Republique Romaine
Marcus Furius Camillus
En 396 av. J.-C., Camille mit fin à dix ans de guerre contre la cité étrusque de Véies. Face à des remparts imprenables, il utilisa le génie de ses ingénieurs pour creuser une « cunicule » (un tunnel) débouchant au cœur de la citadelle ennemie.
Plutarque raconta que l’instant de la victoire fut marqué par une piété teintée d'inquiétude. Camille, voyant le pillage immense, leva les mains au ciel :
« "Grand Jupiter, et vous, dieux qui voyez les bonnes et les mauvaises actions des hommes, vous savez que ce n'est pas injustement, mais pour nous défendre, que nous avons entrepris cette guerre contre une ville ennemie. Si toutefois, pour compenser notre succès, quelque malheur nous est dû, faites qu'il retombe sur moi seul et non sur la patrie." » — Plutarque, Vie de Camille.
Toutefois, son retour fut entaché par une dérive monarchique insupportable. Tite-Live décrivit un triomphe qui dépassa les limites de la dignité républicaine :
« Camille entra dans Rome sur un char traîné par quatre chevaux blancs ; ce qui parut indigne non seulement d'un citoyen, mais d'un homme. On s'offensa de voir le dictateur s'égaler à Jupiter et au Soleil, et ce seul faste rendit son triomphe plus odieux que mémorable. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre V.
Peu après, Camille assiégea les Falisques. Un maître d'école traître livra les enfants des plus grandes familles au camp romain. La réaction de Camille devint l'un des piliers de la Fides (loyauté) romaine.
« "La guerre a ses lois comme la paix, répondit Camille. Nous avons pris les armes contre des hommes qui nous ont attaqués, non contre des enfants. Tu es venu nous offrir une victoire infâme : je la rejette." Il fit lier les mains du traître derrière le dos et ordonna aux enfants de le ramener en ville en le frappant avec des verges. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre V.
Malgré ses succès, Camille fut accusé d'avoir détourné une partie du butin de Véies. Plutôt que de subir l'affront d'un procès, il choisit l'exil. Plutarque rapporte qu'il quitta Rome avec une prière amère :
« En sortant de la ville, il se tourna vers le Capitole et pria les dieux que, si son exil était injuste, Rome eût bientôt à regretter Camille et que le monde vît qu'elle avait eu besoin de lui. » — Plutarque, Vie de Camille.
En 390 av. J.-C., les Gaulois de Brennus écrasèrent les Romains et mirent la cité à feu et à sang.
Alors que la jeunesse romaine s'était retranchée sur la citadelle du Capitole, les vieillards, les anciens consuls et les prêtres, refusant de survivre à la cité ou d'encombrer la défense par leur faiblesse, décidèrent de rester dans leurs demeures. Ils revêtirent leurs habits de cérémonie, leurs robes bordées de pourpre et leurs insignes de gloire, s'asseyant sur leurs sièges d'ivoire au milieu de leurs vestibules, attendant la mort comme une dernière fonction sacrée.
Plutarque décrit avec une précision terrifiante l'entrée des Gaulois dans la ville déserte et le massacre qui s'ensuivit :
« Les Gaulois trouvèrent les portes ouvertes, les murailles sans garde. Ils entrèrent dans le Forum et furent frappés de stupeur en voyant ces hommes assis dans un calme profond et un silence absolu. Ces vieillards ne se levèrent point à leur approche, ne changèrent pas de couleur ni de visage ; appuyés sur leurs bâtons, ils se regardaient les uns les autres avec une tranquillité majestueuse. Les Gaulois, étonnés d'un spectacle si étrange, n'osaient s'en approcher ni les toucher, les regardant comme des êtres supérieurs. Mais un de ces Barbares s'étant approché de Papirius, lui toucha doucement la barbe et commença à la tirer. Papirius, d'un coup de son bâton d'ivoire, lui frappa la tête et le blessa. Le Barbare, tirant aussitôt son épée, le tua. Dès lors, les Gaulois, tombant sur les autres, les tuèrent aussi, massacrèrent tous les gens qu'ils rencontrèrent, et passèrent plusieurs jours à piller les maisons, après quoi ils y mirent le feu et renversèrent ce qui n'avait pas été consumé par les flammes. » — Plutarque, Vie de Camille.
C’est ici que Plutarque souligne que l’événement fut si colossal qu’il franchit les mers, parvenant jusqu’aux oreilles des plus grands penseurs grecs de l'époque.
« La nouvelle de la prise de Rome par les barbares se répandit rapidement jusqu'en Grèce. Héraclide du Pont, dans son livre sur l'âme, rapporte qu'une rumeur venue d'Occident annonçait qu'une armée venue du Grand Nord avait pris une cité grecque nommée Rome. Aristote le philosophe avait lui aussi entendu parler de l'événement, bien qu'il crût que la ville avait été sauvée par un certain Lucius (confondant sans doute Camille avec Lucius Albinus). » — Plutarque, Vie de Camille.
Tandis que les Grecs dissertaient sur cette chute, Camille, rappelé en urgence, intervenait face à Brennus qui trichait sur le poids de la rançon d'or.
« À l'insolence du "Vae Victis", Camille répondit en faisant enlever l'or de la balance. Il déclara aux Gaulois que c'était avec le fer, et non avec l'or, qu'on rachetait la patrie. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre V.
Après le sac, le peuple voulut émigrer vers Véies. Camille s'y opposa, rappelant que Rome était un sol sacré, indissociable de ses dieux.
« "Quoi ! cette terre que nos ancêtres ont conquise, nous l'abandonnerions parce qu'elle est en cendres ?" Tandis qu'on délibérait, un centurion cria à ses soldats : "Halte ! plantons ici nos enseignes ; nous serons bien ici." Ce mot fut pris pour un présage divin et la reconstruction commença immédiatement. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre V.
Nommé dictateur à cinq reprises, Camille finit par comprendre que la survie de Rome passait par l'intégration de la plèbe. Il favorisa les lois permettant aux plébéiens d'accéder au consulat et fit bâtir un temple à la Concorde.
« Sa mort, causée par la peste en 365 av. J.-C., fut pleurée comme celle d'un père. On disait de lui qu'il avait été le second fondateur de Rome, car il l'avait trouvée morte et l'avait ressuscitée. » — Plutarque, Vie de Camille.
Camille demeure le pont indispensable entre la Rome archaïque et la puissance conquérante à venir. Il a compris une chose essentielle : le fer est le seul garant du droit, et l'honneur de la patrie ne se pèse jamais en lingots d'or. S'il fut un aristocrate parfois hautain, sa soumission finale à la "Concorde" prouve qu'il plaçait l'unité de l'État au-dessus des privilèges de sa caste. En réformant la légion pour la rendre plus mobile, il a forgé l'outil militaire qui permettra à Rome de sortir de ses murs pour dominer l'Italie. La reconstruction de Rome après l'incendie gaulois n'était que le prélude à un défi bien plus sanglant : les Guerres Samnites. À peine les cendres de Brennus refroidies, Rome allait devoir engager un duel de cinquante ans contre les rudes montagnards du Sud. Pour mener ce combat d'usure, la République verra surgir un homme à la discipline de fer, héritier direct de la rigueur de Camille : Papirius Cursor, celui qui rendra son honneur à la légion après l'infamie des Fourches Caudines.