Série Grèce Antique
Le Maître de la Macédoine
Cassandre
La Fin des Argéades, la Fondation de Thessalonique et le Réalisme Hellénistique
Le Grognard
Avant d'esquisser le destin de Cassandre, il convient de mesurer l'ampleur du chaos qui le vit naître : l'ère sanglante des Diadoques. À la mort prématurée d'Alexandre le Grand à Babylone en -323, son empire incommensurable s'étendait des rives de la Grèce jusqu'aux confins de l'Inde. N'ayant laissé aucun héritier légitime en âge de régner, ses principaux généraux et compagnons d'armes les Diadoques (du grec ancien diádokhoi, signifiant « successeurs ») — se déchirèrent dans une lutte à mort pour le partage du monde connu.
Cette période, qui s'étala sur près d'un demi-siècle, fut le théâtre tragique de trahisons permanentes, d'alliances éphémères et de batailles titanesques. Elle marqua la fin de l'unité macédonienne et donna naissance, dans la douleur, aux grands royaumes hellénistiques qui devaient dominer l'Orient jusqu'à l'avènement de Rome. C'est dans cette arène impitoyable que s'éleva l'une des figures les plus sombres et les plus rusées de son temps.
Pour comprendre Cassandre, il faut imaginer la violence psychologique d'une confrontation entre la vieille garde macédonienne, rugueuse et conservatrice, et l’Alexandre "orientalisé" de Babylone. L'épisode rapporté par Plutarque dans ses Vies Parallèles n’est pas qu’une anecdote de cour ; c’est l’acte de naissance d’une haine inextinguible. Alors que Cassandre, fraîchement débarqué de Macédoine, découvre les rites de la proskynèse (la prosternation devant le roi), son rire moqueur déclenche la fureur du Conquérant :
« Cassandre fut saisi d'une telle épouvante qu'il n'en perdit jamais le souvenir. Plutarque nous conte qu'Alexandre, hors de lui, le saisit par les cheveux des deux mains et lui frappa la tête contre la muraille. »
Cette violence physique laissa une cicatrice bien plus profonde. Elle forgea une névrose que même la royauté ne put guérir. Plutarque ajoute ce détail saisissant qui témoigne de l'emprise quasi surnaturelle d'Alexandre :
« Bien des années plus tard, alors qu'il était maître de la Grèce, se promenant à Delphes et regardant les statues, il aperçut celle d'Alexandre : il en fut frappé d'un tel saisissement qu'il se mit à trembler de tout son corps, eut des vertiges et eut grand-peine à reprendre ses sens. »
Mais si Cassandre tremblait, il n'en restait pas moins un prédateur politique d'une froideur chirurgicale. À la mort de son père Antipater, qui l'avait humilié en léguant la régence à Polyperchon, Cassandre ne choisit pas la voie de l'honneur guerrier, mais celle de la sédition méthodique. Diodore de Sicile, dans son Livre XVIII, décrit parfaitement cette transition où l'ambition prend le pas sur la piété filiale :
« Cassandre, jugeant indigne d'être réduit au second rang alors que son père avait exercé le pouvoir suprême, ne tint aucun compte des dernières volontés du défunt. Estimant qu'il possédait l'énergie et les soutiens nécessaires pour s'emparer du trône, il commença par s'isoler dans ses terres sous prétexte de loisirs et de chasse, afin de sonder ses amis en toute discrétion.
Une fois assuré de leur loyauté, il envoya secrètement des émissaires à Ptolémée en Égypte, qui venait de s'emparer de la Syrie, pour conclure une alliance contre Polyperchon. Il fit de même auprès d'Antigone le Borgne en Asie, jouant sur les ambitions de chacun pour briser l'unité impériale. Tandis qu'il feignait l'obéissance en public, il préparait dans l'ombre les moyens d'une guerre civile totale, convaincu que la légitimité ne se recevait pas par testament, mais se conquérait par la ruse et par le fer. »
Son ascension fut pavée d'une détermination implacable. Pour asseoir son autorité incontestée sur la Macédoine et la Grèce, Cassandre comprit qu'il lui fallait éradiquer l'ombre colossale du Conquérant. Il se livra alors à une lutte à mort contre Olympias, la redoutable mère d'Alexandre, qui tentait de protéger les héritiers légitimes. Je donne ici la parole à Diodore de Sicile, qui nous raconta la suite de ces heures sombres :
« Cassandre, après avoir assiégé et pris Pydna où s'était réfugiée Olympias, envoya deux cents soldats pour la tuer. Bien qu'elle se fût présentée à eux dans toute sa dignité royale, ils n'osèrent porter la main sur elle ; mais les parents de ceux qu'elle avait fait périr autrefois, pour venger leur sang et plaire à Cassandre, l'égorgèrent. Ainsi périt cette reine, fille, sœur et mère de rois. »
Non content d'avoir fait tomber la mère, Cassandre s'assura d'anéantir toute la lignée d'Alexandre. Il fit enfermer secrètement la veuve du conquérant, Roxane, ainsi que son jeune fils, Alexandre IV, dans la citadelle d'Amphipolis. Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, XIX) décrivit avec effroi la froideur de son calcul politique :
« Cassandre, voyant qu'Alexandre, fils de Roxane, grandissait et que dans toute la Macédoine on commençait à dire dans les cercles de pouvoir qu'il était temps de libérer le jeune prince de sa garde et de lui remettre le royaume paternel, prit une décision terrible. Craignant pour sa propre sécurité et ne voulant pas céder le pouvoir qu'il avait conquis, il envoya des ordres secrets à Glaucias, qui commandait la citadelle d'Amphipolis.
Il lui ordonna d'égorger secrètement Roxane et le jeune roi, de faire disparaître leurs restes et de ne révéler à personne ce qui s'était passé. Glaucias exécuta l'ordre avec une obéissance aveugle. Ainsi disparurent le fils et l'épouse d'Alexandre le Grand, sans sépulture ni honneurs, afin que nul ne puisse plus jamais réclamer le trône au nom du sang du Conquérant. »
Par ces actes indicibles, le fils d'Antipater mit un terme définitif à l'illustre dynastie des Argéades. Cependant, le tyran fut aussi un grand bâtisseur. Roi pragmatique, il fonda Cassandréia sur les ruines de l'antique Potidée, et érigea en l'honneur de son épouse, Thessalonikè (la propre demi-sœur d'Alexandre), une ville nouvelle appelée à traverser les âges et les empires : Thessalonique.
L'Art de la Stratégie Indirecte
Je laisse la parole à Liddell Hart qui explique le genie stratégique de Cassandre :
« En 302 avant Jésus-Christ, Antigone, qui prétendait succéder à Alexandre, fut très près d'atteindre ce but. Sortant de son domaine initial, la satrapie de Phrygie, il avait réussi à contrôler l'Asie, de la mer Égée à l'Euphrate. Son adversaire, Séleucos, s'était difficilement maintenu à Babylone. Ptolémée était relégué en Égypte. Lysimaque tenait plus solidement la Thrace ; mais Cassandre, le rival le plus redoutable et l'âme de la résistance à Antigone — qui avait déjà presque réalisé son rêve — avait été chassé de Grèce par le fils d'Antigone, Démétrios, qui, par maints traits de caractère, semblait annoncer un second Alexandre.
Invité à une capitulation inconditionnelle, Cassandre répliqua par un coup de génie stratégique. Son plan fut mis au point au cours d'une conférence qu'il tint avec Lysimaque ; et il fit appel à l'aide de Ptolémée qui devait intervenir frontalement, tandis que Cassandre prenait contact avec Séleucos au moyen de messagers méharistes qui traversèrent le désert d'Arabie.
Cassandre ne conserva que quelque 31 000 hommes pour contenir les 57 000 hommes de Démétrios envahissant la Thessalie et il mit le reste de ses forces à la disposition de Lysimaque. Ce dernier franchit les Dardanelles vers l'est, tandis que Séleucos faisait mouvement vers l'ouest et l'Asie Mineure, avec une armée comprenant 500 éléphants de guerre reçus des Indes. Ptolémée, remontant vers le nord, pénétra en Syrie ; mais sur un faux rapport lui annonçant la défaite de Lysimaque, il se replia sur l'Égypte. Cependant, ces marches convergentes qui menaçaient de deux côtés le cœur de son empire, contraignirent Antigone à rappeler d'urgence Démétrios qui se trouvait en Thessalie (où Cassandre avait réussi à le contenir) jusqu'à ce qu'un mouvement indirect contre ses arrières stratégiques d'Asie Mineure l'eût obligé à repasser les détroits. Plus tard, par un mouvement similaire, Scipion contraignit Hannibal à regagner l'Afrique. »
La Mort du Cyclope
Antigone le Borgne meurt transpercé de javelots. Refusant de fuir, il espérait le retour de son fils. Fin du plus puissant Diadoque.
La Fuite du Prince
Démétrios Poliorcète, bloqué par la nasse, fuit vers Éphèse avec 5 000 cavaliers et 4 000 fantassins.
L'Armée Désintégrée
L'infanterie antigonide se rend à la Coalition. Les vétérans fidèles ont été anéantis sur place.
La Suprématie Séleucide
L'utilisation des éléphants confère à Séleucos un prestige immense. Il devient le maître de l'Orient.
L'Ascension de Lysimaque
En absorbant l'Anatolie, Lysimaque transforme son royaume en un empire contrôlant l'Hellespont.
L'Opportunisme Lagide
Ptolémée s'empare de la Palestine, semant les graines des futures "Guerres de Syrie".
Cette manœuvre indirecte fut un coup de maître. Sur le champ de bataille d'Ipsos, Antigone le Borgne trouva la mort, écrasé par les forces coalisées. Cassandre, resté en Macédoine, remporta la victoire totale sans même y être présent.
Ayant finalement pris le titre de Roi de Macédoine en -305 et sauvé son royaume par son génie stratégique, Cassandre s'imposa comme le maître absolu de la Grèce continentale jusqu'à ce que la maladie l'emportât en -297. La justice des dieux fut cependant implacable : quelques années après sa mort, sa propre descendance fut à son tour entièrement anéantie par les soubresauts de l'Histoire.
« Tandis que ces choses se passent, Cassandre meurt en Macédoine, de la maladie que l'on appelle hydropisie. Philippe, l'aîné de ses fils, lui succéda et mourut peu de temps après. Restaient les deux autres frères, Antipater et Alexandre, qui prirent les armes l'un contre l'autre pour le trône. Antipater, l'un d'eux, après avoir assassiné sa propre mère, Thessalonique, fille du roi Philippe [le Grand] et épouse de Cassandre, qui le suppliait au nom de ses mamelles de lui laisser la vie, fut chassé par son frère Alexandre.
Celui-ci, cherchant du secours auprès de Démétrios [Poliorcète], attira sur lui un vengeur plus redoutable que son ennemi. Car Démétrios, dans l'espoir d'envahir le royaume de Macédoine, fit assassiner le jeune Alexandre au milieu d'un banquet dont il était l'hôte, et s'empara du trône par le crime.
Ainsi périt toute la race de Cassandre, payant aux mânes d'Alexandre le Grand le prix de tant de meurtres : car Cassandre avait fait périr la mère d'Alexandre, son épouse, son fils, et il semble que les dieux n'aient laissé ses propres enfants s'élever que pour les faire tomber d'une chute plus terrible, afin que le royaume qu'il avait fondé sur le parricide s'écroulât sous le parricide de ses propres fils. »
La memoire de Cassandre demeure celle d'un homme de fer qui, par le glaive, l'intelligence spatiale et le cynisme, sut forger son propre destin au milieu du chaos. Il nous rappelle cette leçon intemporelle : la force brute seule est stérile si elle n'est pas guidée par l'intelligence de la manœuvre. Pour emprunter les mots de l'historien Justin, tels qu'ils sont traduits dans son Abrégé des Histoires Philippiques :
« Cassandre, emporté par la maladie, mourut, laissant à ses fils un royaume dont la ruine devait expier ses propres parricides. » Ainsi s'achève la vie de Cassandre.
Frise Chronologique des Personnages Illustres
Héraclès
Héros mythologique, Fils de Zeus, le douzième travail
Thésée
Héros mythologique, Roi d'Athènes, tueur du Minotaure
Thémistocle
Homme d'État, stratège athénien, Vainqueur de Salamine
Périclès
Homme d'État, célèbre stratège athénien
Alcibiade
Homme d'État athénien ambitieux et charismatique
Lysandre
Stratège spartiate, Vainqueur de la guerre du Péloponnèse
Alexandre Le Grand
Roi de Macédoine, illustre conquérant
Cassandre
Général d'Alexandre, Diadoque, Fondateur de Cassandréia
Pyrrhus
Roi d'Épire, campagnes d'Italie, "Victoire à la Pyrrhus"
Ouvrages et textes de référence pour l'étude de Cassandre de Macédoine :
"Nos idees modernes, en politique, en médecine, en art, en science, en histoire, remontent a ces anciens grecs. Nous lisons leurs ouvrages, étudions leurs mathématiques, spéculons sur leurs philosophie, regardons admiratifs et stupéfaits memes les ruines de leurs villes et de leurs monuments la civilisation occidentale descend directement du travail des anciens Grecs, et l'histoire de leurs triomphes et de leurs chutes n'a jamais perdu de sa fascination" Isaac Azimov