Série Grèce Antique

Épilogue

Aux origines de la pensée occidentale

"Il ordonna à tous les hommes de considérer la Terre entière comme leur patrie, jetant les semences de la culture et de la philosophie grecque à travers le monde."
— Plutarque, De la fortune d'Alexandre

Nous sommes en juin 323 av. J.-C. Alexandre s'éteint à Babylone. Avec son dernier soupir commencent les discordes de ses généraux, les séditions de son armée, la ruine de sa maison et l’écroulement de son empire. Pourtant, l’héritage spirituel qui en découle est immense : c’est l’acte de naissance de la pensée occidentale.

Alexandre meurt jeune, à seulement 32 ans, comme si les dieux lui avaient soudainement rappelé sa condition terrestre au sommet de son hubris — cette démesure grandiose qui lui permit d’accomplir l’impossible. Sa fin dramatique et solitaire contraste cruellement avec la splendeur de sa gloire.

Pour comprendre les derniers instants d'Alexandre, il faut retourner au printemps 323 av. J.-C. Néarque, qui revenait de son second voyage à travers la grande mer jusqu’à l’Euphrate, l'avertit qu'il avait rencontré des devins chaldéens. Ces derniers conseillaient formellement à Alexandre de se détourner de Babylone. Fidèle à sa fougue, le roi ne tient aucun compte de cet avertissement et continue sa route.

Alexandre le Grand à Babylone
Alexandre le Grand à Babylone.

Mais en arriving près des remparts, le destin le rattrape. Il voit une nuée de corbeaux se battre sauvagement entre eux, certains tombant morts à ses pieds. Dans la foulée, il reçoit une dénonciation contre Apollodore, le stratège de Babylone, qui aurait pratiqué un sacrifice occulte pour connaître l’avenir du roi. Alexandre fait alors appeler le devin Pythagore pour le questionner sur l’état des viscères de la victime. Ce dernier répond que le foie de l'animal est sans lobes. « Grand Dieu, s’écria Alexandre, ce présage est grave. »

À partir de ce moment, la paranoïa s'empare du conquérant. Il prend les présages au sérieux, regrette amèrement de ne pas avoir écouté Néarque et se tient un temps hors de Babylone. Plus tard, un homme du nom de Dionysos se présente pour annoncer que le dieu Sarapis lui est apparu, lui ordonnant de prendre le trône. Alexandre le fait exécuter. Le souverain macédonien est désormais un homme traqué par l'invisible : il perd confiance, s'inquiète de tout et commence à soupçonner ses proches de vouloir lui arracher sa couronne.

Le choc culturel de la Proskynèse

C'est dans cette atmosphère électrique qu'éclate l'incident avec Cassandre, le fils aîné du général Antipater. Alors qu’une délégation de barbares se présente à la cour et se prosterne devant Alexandre en pratiquant la proskynèse, Cassandre, nourri à la dure école macédonienne, éclate de rire face à ce qu'il juge être une singerie.

Focus : La Proskynèse

Ce rituel d'origine perse consistait à se prosterner ou à envoyer un baiser avec les doigts devant le souverain, une pratique que les délégations exécutaient devant Alexandre. Simple hommage politique pour l'Orient, ce geste devint un blasphème pour les Grecs, convaincus qu’un homme libre ne s’incline que devant les dieux. En tentant de l'imposer à ses proches, le Macédonien se heurta à une résistance farouche, mais la graine de la sacralisation impériale était semée. Des siècles plus tard, l'empereur Dioclétien réactivera précisément ce legs oriental pour rompre avec la tradition républicaine et instaurer le faste absolutiste de la Cour romaine. Par un effet de continuité historique directe, ce cérémonial romain sera ensuite assimilé par Byzance puis transmis aux monarchies occidentales.

La réaction d’Alexandre ne se fait pas attendre : ivre de rage, il saisit violemment Cassandre par les cheveux à deux mains et lui cogne la tête contre le mur. Cassandre en restera hanté le reste de sa vie, tremblant de terreur des années plus tard à la simple vue d'une statue d'Alexandre.

À la suite de cet affrontement, la crainte et la superstition s’indurent définitivement dans l'esprit d'Alexandre. C'est sur ce terrain psychologique affaibli que la fièvre frappe, montant de jour en jour, ne lui laissant aucune chance. Le 10 juin, il rend son dernier soupir sans avoir pu régler sa succession.

« S'il ne le fit pas, c’est qu’il n’avait déjà plus la lucidité et l’énergie d’esprit suffisante pour comprendre l’effet qu’allait produire sa mort, quand il la sentit approcher. Cet adieu muet qu’il adressa aux Macédoniens doit avoir été le dernier effort, déjà à demi conscient seulement ; sa connaissance s’éteignait, et l’agonie qui suivit dut voiler à ses yeux mourants le triste avenir réservé à tout ce qu’il avait créé, à tout ce qu’il avait voulu. Avec son dernier soupir commencèrent les discordes de ses généraux, les séditions de son armée, la ruine de sa maison, l’écroulement de son empire. »

Johann Gustav Droysen, "Alexandre le Grand"

L'Empire de l'Esprit : Du Mythe au Logos

Au-delà de l’aspect purement militaire, comment la prouesse d’une conquête aussi soudaine et aussi vaste fut-elle possible ?

D’abord, parce qu’Alexandre se disait descendant d’Héraclès lui-même. Cette filiation divine a magnifié sa personne, mais elle puise ses racines dans la Bibliothèque mythologique d'Apollodore. La mythologie n’est-elle pas avant tout une ode à la nature, à sa puissance de vie fascinante, terrifiante, immortelle et donc divine pour les Anciens ? Ils divisaient le monde entre ce qui meurt et ce qui continue : les hommes d'un côté, les dieux de l'autre. Il n'est donc pas surprenant qu'Alexandre se soit identifié à Héraclès qui, après avoir accompli ses douze travaux face aux forces chaotiques du monde, accède à l’immortalité. Alexandre envisageait sa conquête de l'Asie comme ses propres travaux mythologiques.

Héraclès, l'idéal grec
L'assimilation au Mythe : Alexandre le Grand coiffé de la léonté (la peau du lion de Némée).

Ensuite, et surtout, parce qu’il a eu pour précepteur Aristote, lui-même élève de Platon, lui-même disciple de Socrate. À travers cette trinité philosophique unique, nous pouvons esquisser la structure mentale que portait en lui Alexandre et qu’il allait projeter à l'univers.

Socrate et l'éveil de l'Individu

Socrate pratiquait la maïeutique, l'art d'accoucher les esprits, en hommage à sa mère qui était sage-femme. Le souvenir de ses conversations socratiques a inspiré un genre littéraire entier : les logoi sokratikoi (les dialogues socratiques), qui imitent ces joutes verbales menées avec les interlocuteurs les plus variés. Parmi les exemples les plus célèbres, on compte bien sûr les Dialogues de Platon, ou encore les Mémorables et le Banquet de Xénophon.

En somme, comme le démontre Pierre Hadot dans son Éloge de Socrate, ce philosophe sans écrits revêt pour la conscience occidentale les traits d’Éros : l’éternel vagabond en quête de la vraie beauté et de la connaissance. On pourrait dire que Socrate est le premier véritable individu de l’histoire de la pensée occidentale, celui qui place la conscience personnelle au-dessus des lois de la cité.

Platon et l'Armature de la Cité Idéale

Comme vous le savez, Socrate fut condamné à mort par la démocratie athénienne sous les yeux de son plus brillant disciple : Platon. Cet événement traumatique, raconté dans l’Apologie de Socrate, va sceller à jamais la pensée platonicienne. Révolté par cette condamnation qu'il juge être le crime ultime de la foule ignorante, Platon rejette le modèle démocratique. Il fonde l’Académie pour y former une nouvelle élite intellectuelle et développe une philosophie politique profondément anti-démocratique, théorisée dans ses œuvres majeures, La République et Les Lois.

Pour Platon, le pouvoir ne doit pas appartenir au grand nombre, mais au « Philosophe-Roi », le seul capable de contempler le Bien et d'appliquer la justice avec une rectitude absolue. C'est cette vision d'un souverain absolu, guidé par la sagesse et ordonnateur du monde, qui sera transmise à Alexandre.

Aristote et l'Encyclopédie du Pouvoir

De cette Académie platonicienne émerge le troisième pilier de notre triptyque, celui qui sera le maître direct d'Alexandre : Aristote. Fondateur du Lycée, il rompt avec l’idéalisme pur de son maître pour embrace la totalité du réel, l'analyse empirique et l'observation méthodique du monde. Convoqué à la cour de Macédoine par le roi Philippe II pour éduquer le jeune prince à Mieza, Aristote va bien au-delà de la seule cartographie de l'esprit humain esquissée dans son traité De l'âme. Il offre à Alexandre un système de pensée global, total et encyclopédique.

À travers l’Organon, il lui enseigne les lois implacables de la logique, de la déduction et du raisonnement rigoureux. Avec la Rhétorique, il lui donne les clés pour haranguer les foules, subjuguer ses troupes et maîtriser l'art de la persuasion politique et militaire. Son Éthique à Nicomaque devient pour le jeune prince un manuel de maîtrise de soi, lui apprenant la recherche constante du "juste milieu" pour dompter l'orgueil, la colère, et les passions destructrices qui guettent les puissants. Enfin, sa Politique achève de structurer le regard du futur conquérant en lui apprenant à disséquer les forces, les faiblesses et les constitutions des cités et des empires barbares.

Si Platon avait dessiné les plans théoriques et spirituels du « Philosophe-Roi », Aristote fournit à Alexandre la formation intellectuelle — à la fois scientifique, logique, éthique et pragmatique — pour soumettre, organiser et ordonner un empire de taille continentale. Il transforme la sagesse athénienne en une véritable science opérationnelle du pouvoir.

Pour conclure, les mœurs des Grecs les poussaient à une perpétuelle réflexion qu'ils affinaient et se transmettaient de génération en génération. Imaginez cette connaissance et cette culture irriguer la Grèce antique pour donner vie à une myriade de peuples indépendants, mais en osmose spirituelle complète. Un peuple dont l'union invisible est faite par la pensée devient invincible face à l'adversité et l'emporte toujours face à un empire sans repères.

C'est ici que s'éclaire la célèbre formule du philosophe Alfred North Whitehead : « La philosophie européenne n'est qu'une suite de notes de bas de page aux dialogues de Platon. » Par le fil de l'épée et la puissance du Logos, Alexandre n'a pas seulement conquis l'Orient ; il a ouvert la page blanche sur laquelle l'Occident allait écrire son histoire.

« L'ignorance est la racine et la tige de tout mal. »

Platon, La République