Republique Romaine

Quintus Fabius Maximus Verrucosus

Avant d'être le sauveur de la patrie, Fabius était un homme que l'on sous-estimait. Son surnom, Verrucosus, lui venait d'une petite verrue sur la lèvre supérieure, et son autre surnom d'enfance, Ovicula (la petite brebis), témoignait de sa douceur et de son calme apparent que beaucoup prenaient pour de la lenteur d'esprit.

Plutarque nous décrit cette personnalité trompeuse qui allait devenir le cauchemar d'Hannibal :

« Sa douceur et son silence habituel, la réserve avec laquelle il se livrait aux plaisirs de son âge, la facilité qu'il avait à céder à ses compagnons, le faisaient regarder par ceux qui ne savaient pas approfondir les caractères comme un esprit lourd et insensible. Peu de gens voyaient dans cette profondeur de sentiment une fermeté inébranlable, et dans ce calme une âme de lion. Mais bientôt, la nécessité des temps montra que ce qu'on prenait pour de la paresse était de la prudence, et ce que l'on nommait de la timidité était une imperturbable résolution. » — Plutarque, Vie de Fabius Maximus.

Hannibal a traversé les Alpes, écrasé les Romains au Tessin, à la Trébie, et vient d'anéantir l'armée du consul Flaminius au Lac Trasimène. Rome est en état de choc. Pour la première fois depuis des siècles, le peuple ne choisit pas ses consuls mais réclame un Dictateur.

Tite-Live retrace l'ambiance apocalyptique qui précède la nomination de Fabius :

« La nouvelle de la défaite arriva à Rome comme un coup de foudre. Le peuple se massa sur le Forum, tourné vers la Curie, criant : "Nous sommes vaincus dans une grande bataille !" Flaminius était mort, ses légions dispersées. On ne chercha plus alors l'audace, mais la sagesse. Tous les regards se portèrent sur Fabius Maximus.

Dès qu'il fut nommé dictateur, son premier acte fut de se tourner vers les dieux, non par superstition, mais par politique. Il déclara que Flaminius avait péri non par manque de courage, mais par mépris des rites. En ordonnant des prières et des sacrifices extraordinaires, il rendit au peuple la confiance que la terreur d'Hannibal lui avait arrachée. » — Tite-Live, Ab Urbe Condita, Livre XXII.

Hannibal attendait une grande bataille pour achever Rome. Fabius décida qu'il ne la lui donnerait jamais. Il inventa une stratégie de harcèlement, de terre brûlée et de patience qui allait exaspérer le génie carthaginois. C'est ici que naît son surnom de Cunctator (le Temporisateur).

Plutarque détaille cette méthode qui semblait alors honteuse aux yeux des jeunes Romains :

« Fabius suivait Hannibal, mais il se tenait toujours sur les hauteurs, entre les bois et les montagnes, hors de portée de la cavalerie ennemie. S'il voyait Hannibal camper, il campait aussi, mais sur une colline escarpée. S'il le voyait marcher, il marchait de loin, l'observant comme un chasseur observe sa proie, tombant sur les traînards, interceptant les convois de vivres, mais refusant obstinément le choc des lignes.

Ses soldats l'accusaient de lâcheté. Son maître de cavalerie, Minucius, le traitait de "pédagogue d'Hannibal". Mais Hannibal, lui, ne s'y trompait pas. Il disait à ses amis : "Je crains plus ce nuage qui plane sur les montagnes que cette tempête qui éclate dans la plaine." » — Plutarque, Vie de Fabius Maximus.

Hannibal tenta par tous les moyens de forcer Fabius au combat, allant jusqu'à brûler toutes les fermes alentour en épargnant seulement celles de Fabius pour le rendre suspect de trahison aux yeux des Romains. Un soir, coincé dans un défilé par Fabius, Hannibal utilisa une ruse célèbre.

Tite-Live raconte cet épisode où le "Temporisateur" faillit voir son piège se refermer sur lui-même :

« Hannibal fit attacher des fagots de bois sec aux cornes de deux mille bœufs. Au milieu de la nuit, il fit allumer ces bois et poussa les bêtes vers les hauteurs. Les Romains, gardant le défilé, crurent voir des milliers de torches portées par une armée en fuite et quittèrent leurs positions pour intercepter l'ennemi. Fabius, craignant une embuscade nocturne, resta immobile dans son camp, fidèle à sa règle de ne rien tenter dans l'obscurité. Hannibal s'échappa sans perdre un homme.

À Rome, le cri fut général : "Fabius s'est laissé jouer par un troupeau de bœufs !" La dictature, qui devait être absolue, fut alors divisée par le Sénat : on donna à son subordonné, Minucius, un pouvoir égal au sien. » — Tite-Live, Livre XXII.

Fabius est le premier général romain à comprendre que la guerre ne se gagne pas seulement par la Virtus (le courage), mais par la logistique et la psychologie. En refusant la bataille, il prive Hannibal de sa seule ressource : la victoire éclatante qui pourrait détacher les alliés italiens de Rome. Il est le "bouclier" car il encaisse les coups sans jamais se briser. La stratégie de Fabius est le socle de ce qu'on appelle aujourd'hui la "guerre d'usure". Pour les Romains de l'époque, c'était une insulte à leur honneur ; pour l'histoire, ce fut le salut de la cité.

Comme nous l'avons vu, le Sénat, irrité par la "lenteur" de Fabius, avait donné des pouvoirs égaux à son maître de cavalerie, Minucius. Ce dernier, impatient de prouver sa valeur, tomba droit dans un piège tendu par Hannibal. Alors que les troupes de Minucius étaient sur le point d'être massacrées, Fabius, qui observait la scène depuis les collines, ordonna à ses propres légions d'intervenir.

Plutarque nous livre un passage poignant sur ce moment où Fabius met son ego de côté pour sauver son rival :

« "À présent," dit Fabius à ses soldats, "courons au secours de Minucius. S'il a fait une faute, il en répondra plus tard ; mais ne laissons pas l'ennemi triompher de la perte d'un grand capitaine et d'une brave armée." À la vue de Fabius descendant des montagnes comme un torrent, Hannibal, qui croyait déjà tenir la victoire, fit sonner la retraite.

Minucius, honteux et admiratif, rassembla ses troupes et s'adressa à Fabius devant toute l'armée : "Dictateur, vous avez aujourd'hui remporté deux victoires : l'une sur Hannibal par votre valeur, l'autre sur moi par votre sagesse. Je vous appelle mon père, car je vous dois la vie, et je remets entre vos mains ce pouvoir que le peuple m'avait malencontreusement donné." Ce jour-là, l'autorité de Fabius fut restaurée par la seule force de sa vertu. » — Plutarque, Vie de Fabius Maximus.

La dictature de Fabius prit fin, et Rome retomba dans ses travers. Les nouveaux consuls, Varron et Paul-Émile, levèrent la plus grande armée de l'histoire de la République pour écraser Hannibal une fois pour toutes. Fabius, avant leur départ, supplia Paul-Émile de ne pas engager le combat en plaine.

La suite est le plus grand désastre militaire de Rome : la bataille de Cannes. 50 000 Romains périrent en une après-midi.

Tite-Live décrit comment, au milieu de la panique totale qui s'empara de Rome, Fabius devint le seul pilier stable de la cité :

« À la nouvelle que les deux armées étaient détruites et que le consul était mort, la ville fut remplie de hurlements de femmes. Le Sénat était paralysé. Alors Fabius Maximus, reprenant son rôle de guide, fit placer des gardes aux portes pour empêcher les citoyens de fuir la ville. Il ordonna que l'on fît taire les lamentations dans les rues et que chaque famille pleurât ses morts en secret.

Il envoya des cavaliers sur la voie Appia pour recueillir des nouvelles et ramener les survivants. Par sa seule présence et ses ordres brefs, il rendit à Rome son calme et sa dignité. On comprit alors que si l'on avait suivi les conseils du Temporisateur, Rome n'aurait pas à pleurer la fleur de sa jeunesse. » — Tite-Live, Livre XXII.

Après Cannes, Rome adopta définitivement la stratégie de Fabius. Mais une armée ne peut pas seulement attendre. Rome trouva alors son "Épée" en la personne de Claudius Marcellus, un général audacieux. Ensemble, ils formèrent un duo complémentaire.

« Les Romains disaient que Marcellus était l'épée de Rome et Fabius son bouclier. L'un, par ses attaques impétueuses, harcelait Hannibal et lui ôtait le repos ; l'autre, par sa vigilance et sa lenteur calculée, l'empêchait de cueillir les fruits de ses victoires. Hannibal lui-même avouait qu'il craignait autant la prudence de Fabius qui ne faisait aucune faute, que l'audace de Marcellus qui ne lui laissait aucun répit. » — Plutarque, Vie de Fabius Maximus.

Dans sa vieillesse, Fabius vit apparaître un jeune prodige : Scipion (le futur Africain). Scipion voulait porter la guerre en Afrique pour forcer Hannibal à quitter l'Italie. Fabius, fidèle à sa prudence, s'y opposa farouchement, craignant qu'une défaite en Afrique ne signifie la fin de Rome.

Certains historiens voient dans cette opposition une pointe de jalousie d'un vieil homme face à la gloire montante. Pourtant, Fabius resta constant : il craignait Hannibal plus que tout au monde.

Plutarque conclut sur la mort de ce monument de la République :

« Fabius ne vit pas la victoire finale de Scipion à Zama. Il mourut de maladie peu de temps après qu'Hannibal eut enfin quitté l'Italie, en 203 av. J.-C. Il avait été cinq fois consul et deux fois dictateur. Rome le pleura comme un père. Bien qu'il fût immensément riche, le peuple romain tint à payer ses funérailles par une souscription publique, chaque citoyen apportant une petite pièce de monnaie pour témoigner que Fabius appartenait à chaque famille romaine.

Il laissait une République sauvée non par un coup d'éclat, mais par la ténacité d'une âme qui avait su attendre que le temps travaille pour elle. » — Plutarque, Vie de Fabius Maximus.