Republique Romaine

Marcus Atilius Regulus

Au milieu du IIIe siècle av. J.-C., Rome n'est plus menacée par des montagnards samnites, mais par un empire maritime colossal : Carthage. Marcus Atilius Regulus, consul en 267 puis en 256 av. J.-C., est l'homme choisi pour porter le fer directement au cœur du pouvoir punique, en Afrique.

Comme Dentatus, il est décrit comme un homme d'une simplicité paysanne, mais doté d'une rigueur inflexible. Valère Maxime souligne cette dualité :

« Marcus Regulus, dont la pauvreté égalait la gloire, ne possédait qu'un petit champ de sept jugères dans le Latium. Alors qu'il commandait l'armée en Afrique, il écrivit au Sénat pour demander son remplacement, car son fermier était mort et son valet s'était enfui avec ses outils de labour. Il craignait que sa femme et ses enfants ne meurent de faim. Le Sénat répondit qu'il pourvoirait aux besoins de sa famille et ferait cultiver son champ aux frais de l'État, afin que le général puisse se consacrer tout entier à la ruine de Carthage. » — Valère Maxime, Faits et dits mémorables, Livre IV.

Avant de fouler le sol africain, Regulus doit briser le blocus naval carthaginois. C'est la bataille du Cap Ecnomus, probablement l'une des plus grandes batailles navales de toute l'Antiquité (plus de 600 navires engagés).

Polybius, l'historien le plus précis sur cette période, décrit la tactique audacieuse de Regulus :

« Les Romains, sous le commandement de Regulus et de son collègue Manlius, disposèrent leur flotte en un triangle massif, une forme jamais vue sur mer. Ils voulaient transformer un combat naval en un combat d'infanterie grâce au "corbeau" (passerelle d'abordage).

Les Carthaginois, fiers de leur habileté à la manœuvre, tentèrent d'encercler ce triangle. Mais la force des rameurs romains et l'impétuosité de leurs soldats furent telles que le centre punique fut enfoncé. Regulus montra un courage admirable, dirigeant son navire au plus fort de la mêlée. Plus de trente navires carthaginois furent coulés et soixante-quatre capturés. La route de l'Afrique était ouverte ; pour la première fois, la mer n'appartenait plus à Carthage. » — Polybius, Histoires, Livre I.

Une fois débarqué près de Clypea (Tunisie actuelle), Regulus commence à ravager le territoire carthaginois. C'est ici que la légende rencontre l'histoire. Les chroniqueurs anciens rapportent un épisode fantastique qui illustre la persévérance de Regulus face à tous les obstacles, même surnaturels.

Tite-Live (dans les fragments de ses livres perdus) et Aulu-Gelle racontent le combat contre un serpent monstrueux :

« Tandis que Regulus campait près du fleuve Bagradas, un serpent d'une taille prodigieuse apparut et dévora plusieurs soldats qui venaient puiser de l'eau. Ni les flèches ni les javelots ne pouvaient percer ses écailles. Regulus dut faire avancer ses machines de guerre, des catapultes et des balistes, comme s'il assiégeait une forteresse.

Une pierre immense finit par briser l'épine dorsale du monstre. On rapporte que sa peau, envoyée à Rome comme trophée, mesurait cent vingt pieds de long et que son odeur infecte força l'armée à déplacer son camp. Cet exploit montra aux soldats que sous l'autorité de Regulus, aucun monstre, terrestre ou humain, ne pouvait résister à la discipline romaine. » — Aulu-Gelle, Nuits Attiques, Livre VII.

Regulus écrase les Carthaginois à la bataille d'Adys. Carthage, terrifiée, demande la paix. C’est ici que le caractère de Regulus bascule dans l’excès (hubris). Il propose des conditions si dures que les Carthaginois, dos au mur, décident de se battre jusqu'au bout.

Ils engagent alors un mercenaire spartiate, Xanthippe, qui va réorganiser leur armée.

« Regulus, aveuglé par ses succès, crut que Carthage était déjà à ses pieds. Il exigea que les Carthaginois abandonnent la Sicile et la Sardaigne, et qu'ils paient un tribut écrasant. Les ambassadeurs puniques répondirent qu'ils préféraient mourir plutôt que d'accepter une telle servitude. Regulus, avec une arrogance tragique, ne vit pas que l'ennemi venait de retrouver le courage du désespoir. » — Polybius, Livre I.

L’arrogance de Regulus (son hubris) après ses premières victoires fut le moteur de sa perte. Les Carthaginois, désespérés, confièrent leurs dernières forces à un mercenaire spartiate nommé Xanthippe. Ce dernier comprit immédiatement l’erreur tactique des Romains : ils combattaient sur des collines alors que la force de Carthage résidait dans sa cavalerie et ses éléphants en plaine.

Polybe décrit ce retournement de fortune avec une sévérité philosophique :

« Xanthippe rangea les éléphants sur une seule ligne à l’avant-garde et la cavalerie sur les ailes. Regulus, trop confiant dans la valeur de ses légions, s'avança en plaine. Le choc fut terrible. Les Romains, d'abord piétinés par les bêtes, furent ensuite enveloppés par la cavalerie numide. Ce fut un carnage. De toute l'armée, seuls deux mille hommes s'échappèrent. Regulus lui-même, avec cinq cents des siens, fut pris vivant dans la déroute.

Ainsi, celui qui, peu de temps auparavant, refusait toute pitié aux vaincus, tombait entre leurs mains. C'est une grande leçon pour les hommes : ne jamais se fier à la fortune au moment où elle nous semble le plus favorable. » — Polybe, Histoires, Livre I.

Pendant cinq ans, Regulus croupit dans les geôles de Carthage. En 250 av. J.-C., après une défaite carthaginoise en Sicile, les Puniques voulurent négocier une paix ou, au moins, un échange de prisonniers. Ils envoyèrent Regulus à Rome pour plaider leur cause, mais non sans lui avoir fait jurer, devant leurs dieux, qu’il reviendrait se constituer prisonnier si le Sénat refusait les conditions.

Cicéron, dans son traité sur les devoirs moraux, analyse ce dilemme avec une admiration absolue :

« Regulus arriva à Rome. On lui offrait la possibilité de rester : il retrouvait sa patrie, sa femme, ses enfants, son rang de consul. Mais il estimait que le serment prêté à un ennemi, fût-il barbare et perfide, engageait l'honneur d'un Romain devant les dieux. Il refusa d'entrer dans la ville en citoyen. Il resta aux portes, affirmant qu'un prisonnier n'avait plus de droits. Devant le Sénat, il fit ce que personne n'attendait : il parla contre lui-même. » — Cicéron, De Officiis (Des Devoirs), Livre III.

C'est le sommet de la biographie. Regulus, face aux sénateurs émus qui voulaient le sauver, expliqua pourquoi il fallait refuser l'échange de prisonniers. Son argumentaire est d'un pragmatisme glacial :

« "Je suis vieux," dit-il, "et ma valeur est usée par les fers. Pourquoi rendre à Carthage des généraux jeunes et vigoureux en échange d'un vieillard qui va mourir ? Un soldat qui s'est laissé prendre vivant n'est plus digne de porter le glaive romain. Ne rachetez pas ceux qui ont eu peur de mourir. Si vous montrez que la captivité est une fin honorable, vous perdrez la discipline de vos légions. Laissez-moi repartir vers mon destin et gardez vos guerriers pour la victoire." » — Cicéron, De Officiis.

Le poète Horace, des siècles plus tard, immortalisera ce moment où Regulus repousse sa famille pour ne pas faiblir :

« On dit qu'il écarta les baisers de sa chaste épouse et ses petits enfants, comme s'il n'eût plus été citoyen, et que, d'un visage farouche, il fixa ses regards sur la terre jusqu'à ce qu'il eût affermi par ses conseils le cœur hésitant des sénateurs. Puis, tel un exilé glorieux, il se hâta de quitter ses proches qui voulaient le retenir. » — Horace, Odes, III, 5.

Fidèle à sa parole, Regulus reprit le bateau pour Carthage, sachant parfaitement ce qui l'attendait. Les Carthaginois, furieux d'avoir été trahis par celui qu'ils avaient envoyé comme ambassadeur, lui réservèrent une mort atroce pour l'exemple.

Les sources divergent sur le supplice, mais la tradition romaine, rapportée par Valère Maxime et Tite-Live, a retenu l'image la plus cruelle :

« On rapporte que les Carthaginois, pour se venger, lui coupèrent les paupières et l'enfermèrent dans une cage sombre, avant de l'exposer soudain au soleil brûlant de l'Afrique pour l'aveugler. Enfin, ils le placèrent dans une caisse de bois hérissée de clous acérés à l'intérieur, de sorte qu'il ne pouvait s'appuyer nulle part sans être transpercé. C'est dans ce tourment prolongé qu'il rendit l'âme, plus victorieux dans ses souffrances que les Carthaginois dans leur cruauté. » — Valère Maxime, Faits et dits mémorables, Livre IX.

Le supplice de Regulus est peut-être une invention de la propagande romaine postérieure pour justifier la destruction finale de Carthage (la "perfidie punique"). Mais peu importe la vérité historique : pour les Romains, Regulus est devenu le saint patron de la Fides. Il a prouvé que la République ne repose pas sur ses murs, mais sur la validité de la parole de ses citoyens. Il a transformé une défaite militaire honteuse (Tunis) en une victoire morale éternelle.