Republique Romaine

Lucius Papirius Cursor

Lucius Papirius Cursor n’était pas un homme de consensus, c’était un homme de loi et de fer. À une époque où Rome luttait pour sa survie contre les rudes montagnards samnites, Cursor représentait la Severitas (la sévérité) poussée à un point tel que même ses propres officiers le craignaient plus que l’ennemi.

Son surnom, Cursor (le Coureur), n’était pas une métaphore poétique, mais une réalité athlétique brute. Tite-Live nous décrit un homme dont la constitution physique semblait avoir été forgée par les dieux pour la guerre :

« C’était un homme d’une vigueur de corps et d’esprit extraordinaire. On l'appelait le Coureur parce qu'il devançait à la course tous ses contemporains. On disait aussi qu'il était capable de manger et de boire d'immenses quantités, sans que jamais sa vigilance n'en fût altérée. Il possédait une force manuelle si grande qu'il fatiguait les soldats par les travaux qu'il exigeait d'eux, ne s'épargnant lui-même aucune peine. Personne n'était moins porté à la plaisanterie ; il maintenait la discipline militaire avec une rigueur qui frisait la cruauté. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre IX.

Une anecdote célèbre illustre son mépris pour la faiblesse. Un jour, alors qu'il passait en revue les troupes de ses alliés, il vit un préteur de Préneste (un officier de haut rang) montrer des signes de peur ou de laisser-aller. Cursor le fit appeler devant toute l'armée. L'officier, pensant que sa tête allait tomber, s'approcha en tremblant. Papirius, gardant un visage de marbre, ordonna à un licteur :

« "Licteur, approche-toi et tranche cette racine qui gêne le passage et qui pourrait faire trébucher les promeneurs." » Après avoir laissé l'homme à l'agonie psychologique, il se contenta de lui infliger une amende. C’était là sa méthode : gouverner par la terreur de l’autorité.

C’est l’épisode le plus tendu de sa carrière, celui qui définit pour des siècles la hiérarchie du commandement romain. Nommé dictateur pour écraser les Samnites, Papirius dut retourner brièvement à Rome pour renouveler les auspices (consulter les dieux). Il laissa le camp à son maître de cavalerie, le jeune et brillant Quintus Fabius Rullianus.

L'ordre de Cursor fut sans équivoque : « Ne tente aucune action contre l'ennemi en mon absence. »

Mais Rullianus, voyant une opportunité tactique parfaite à Imbrinium, désobéit. Il attaqua et remporta une victoire totale, massacrant des milliers de Samnites. Apprenant la nouvelle, Papirius ne célébra pas la victoire ; il entra dans une fureur froide. Il galopa vers le camp, non pour féliciter son second, mais pour l'exécuter.

Tite-Live rapporte le dialogue électrique qui s'ensuivit devant les légions assemblées :

« Papirius, arrivé au camp, fit paraître Fabius devant son tribunal. "Je te demande, Quintus Fabius," dit-il, "puisque le dictateur est investi d'une puissance souveraine à laquelle obéissent les consuls eux-mêmes, si tu as pensé qu'il était permis à un maître de cavalerie de mépriser ses ordres ? Je te demande si, alors que j'étais parti en interdisant toute bataille, tu as osé engager le combat ? Où est la discipline militaire si, quand le chef est absent, le subordonné se croit libre d'agir ? Licteurs, approchez, et préparez la hache !" » — Tite-Live, Livre VIII.

Le camp faillit se mutiner. Les soldats aimaient Rullianus, le vainqueur du jour. Mais face à la statue de pierre qu'était Cursor, personne n'osa lever la main. Rullianus parvint à s'enfuir vers Rome pendant la nuit pour chercher la protection du Sénat.

Papirius Cursor poursuivit Rullianus jusqu'à Rome. Il entra dans la Curie, puis sur le Forum, exigeant que le coupable lui soit livré. Le père de Fabius, un ancien consul vénéré, prit la parole pour défendre son fils, invoquant la victoire et la joie du peuple.

La réponse de Papirius, rapportée en longueur par les historiens, est un manifeste sur la nature même de la République. Pour lui, une armée qui gagne en désobéissant est une armée qui a déjà perdu son âme :

« "Voulez-vous," s'écria Papirius devant le peuple assemblé, "que la majesté du dictateur soit nulle ? Voulez-vous que les ordres des chefs ne soient plus que des paroles vaines ? Si vous pardonnez aujourd'hui à Fabius parce qu'il a vaincu, vous apprenez aux soldats que le succès excuse le crime. Et demain, quand un soldat refusera de monter la garde ou qu'un général attaquera sans ordres et sera battu, sur qui rejetterez-vous la faute ? Sur celui qui, le premier, aura brisé le lien de l'obéissance." » — Tite-Live, Livre VIII.

Le peuple était déchiré. Ils admiraient la justice de Papirius mais chérissaient la vie de Fabius. Finalement, dans un geste de mise en scène politique magistral, le peuple et le Sénat se jetèrent ensemble aux pieds du dictateur pour demander grâce.

C’est ici que Papirius Cursor montra son génie politique : il ne céda pas par pitié, mais pour montrer que l'autorité du peuple était la seule capable de fléchir la sienne.

« "Il suffit," dit-il. "La discipline a vaincu. L'autorité du dictateur est reconnue. Je ne pardonne pas à Fabius, mais je le donne au peuple romain qui me le demande." »

En 321 av. J.-C., Rome subit l'affront le plus sanglant de son histoire pré-impériale. Pris au piège dans le défilé des Fourches Caudines, deux consuls et leurs légions durent se rendre sans combattre aux Samnites de Gavius Pontius. Ils passèrent sous le joug, dépouillés de tout, et rentrèrent à Rome la tête basse, dans un silence de mort.

Tite-Live décrit l'état de la cité à cet instant :

« On ne vit jamais à Rome un deuil si profond. On ferma les tribunaux, on suspendit les affaires ; les sénateurs quittèrent la laticlave et les anneaux d'or. Le peuple, dans une stupeur farouche, ne réclamait qu'une chose : un homme capable de laver cette tache. Tous les yeux se tournèrent vers celui que la discipline n'avait jamais quitté : Papirius Cursor. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre IX.

Nommé dictateur pour la seconde fois, Papirius Cursor ne chercha pas une victoire diplomatique, il chercha une symétrie parfaite dans l'humiliation. Les Samnites retenaient 600 chevaliers romains en otages dans la forteresse de Luceria. Papirius assiégea la ville avec une patience de prédateur, affamant la garnison ennemie jusqu'à ce qu'elle implore la pitié.

C'est ici que Tite-Live nous livre le récit de la "justice de Cursor" :

« Les Samnites tentèrent de négocier, mais Papirius répondit qu'il n'y avait pas de traité possible avec ceux qui avaient violé la dignité de Rome. Quand Luceria tomba, il exigea que les sept mille Samnites de la garnison, avec leur général en tête, passent à leur tour sous le joug, vêtus d'une seule tunique, pour expier l'insulte de Caudium.

Mais la joie la plus vive fut de retrouver les six cents otages sains et saufs, et surtout de reprendre les enseignes romaines et les boucliers que les Samnites avaient suspendus comme trophées. Papirius venait de rendre à Rome son honneur et ses aigles. » — Tite-Live, Livre IX.

Dix ans plus tard, les Samnites tentèrent un dernier geste de désespoir mystique. Ils levèrent une armée sacrée, la "Légion de Lin", dont les soldats avaient prêté des serments secrets au milieu d'un enclos de toiles blanches, jurant de mourir sur place. Ils portaient des boucliers d'or et d'argent ciselés pour terrifier les Romains par leur faste.

Papirius Cursor, vieilli mais plus cynique que jamais, harangua ses troupes avec une froideur tactique qui resta célèbre. Pour lui, la splendeur ennemie n'était qu'une cible :

« "Soldats, ne vous laissez point éblouir par ce vain éclat. L'or et l'argent ne font point de blessures. Les plumes qui surmontent leurs casques ne percent pas les boucliers. Un soldat doit être affreux à voir, tout hérissé de fer, et non paré de métaux précieux qui sont des dépouilles plus que des armes. C'est le fer qui pénètre les corps, et la victoire appartient à celui qui a l'acier le plus dur." » — Tite-Live, Livre IX.

Le choc à Aquilonia fut un carnage. Papirius utilisa une coordination parfaite, envoyant sa cavalerie au moment précis où l'infanterie samnite commençait à douter de ses propres dieux. Les boucliers d'or furent capturés par centaines.

Le triomphe de Papirius en 309 av. J.-C. fut l'un des plus magnifiques de la République. Il ne se contenta pas de défiler ; il utilisa le butin pour changer durablement le visage de Rome.

Tite-Live raconte comment le dictateur transforma le butin en outil politique et civique :

« Le butin fut si riche que Papirius fit distribuer les boucliers d'or aux changeurs et aux banquiers qui tenaient boutique sur le Forum. Il leur ordonna de les suspendre à leurs façades pour que chaque citoyen puisse voir, chaque jour, la preuve de la défaite samnite. C'est de là que vint l'usage des édiles de décorer le Forum lors des grandes solennités.

Avec le reste de l'argent, il finança la construction du Temple de Quirinus, qu'il avait voué lors de la guerre, et il y fit graver ses exploits pour que la mémoire de sa rigueur ne s'efface jamais. » — Tite-Live, Livre IX.

La mort de Papirius Cursor ne fut pas marquée par le fer d'un assassin ou la foudre d'un dieu. Il s'éteignit peu après son triomphe, aux alentours de 308-305 av. J.-C., de causes naturelles. Son corps, bien que d'une résistance légendaire, finit par céder à l'usure de quarante années de commandement ininterrompu.

Tite-Live conclut sa biographie par une comparaison audacieuse qui montre l'estime dans laquelle Rome tenait son "vieux grognard" :

« Il mourut au sommet de sa gloire, laissant la République plus forte qu'il ne l'avait trouvée. On peut affirmer sans crainte que si Alexandre le Grand, après avoir conquis l'Asie, avait tourné ses armes vers l'Italie, il aurait trouvé en Papirius Cursor un adversaire à sa mesure. La discipline de fer du dictateur et la ténacité des légions auraient brisé la fortune du Macédonien, car Papirius possédait cette vertu que même les plus grands rois ne peuvent acheter : l'inflexibilité au service de la loi. » — Tite-Live, Livre IX.

Papirius Cursor est l'homme qui a empêché Rome de devenir une "petite Grèce" où les généraux sont des stars éphémères. En forçant Rullianus (voir partie I) à se plier et en forçant les Samnites à passer sous le joug (partie II), il a instauré une règle d'or : à Rome, l'institution est plus forte que l'homme, et l'honneur se récupère toujours par le fer. Son fils, également nommé Lucius Papirius Cursor, finira le travail quelques années plus tard en écrasant définitivement les Samnites. La lignée des "Coureurs" a littéralement tracé le chemin vers la domination totale de l'Italie.