Republique Romaine

Publius Valerius Publicola

Avant que l'histoire ne retienne son nom, Publius Valerius était déjà une figure de proue de l'aristocratie romaine. Plutarque nous a laissé un portrait précis de cet homme qui semblait porter en lui les gènes de la conciliation sabine.

« Valerius était un homme dont l’éloquence et la richesse s’employaient toujours à secourir les malheureux : son éloquence, pour défendre ceux qui étaient opprimés ; sa richesse, pour soulager ceux qui étaient dans le besoin. On voyait qu’il se préparait à la vie publique, non par ambition, mais par un penchant naturel à la vertu et par un désir de se rendre utile à ses concitoyens. Il possédait ce mélange de douceur et de gravité qui impose le respect sans exclure l'affection. » — Plutarque, Vie de Publicola.

En 509 av. J.-C., l'indignation contre les Tarquins atteignit son paroxysme. Valerius fut présent à l'instant où la République poussa son premier cri. Tite-Live raconte comment, après le sacrifice de Lucrèce, Valerius rejoignit Brutus dans un serment qui allait changer la face du monde.

« Tandis qu'ils étaient tout à la douleur, Brutus, retirant de la plaie le fer tout sanglant, et le tenant levé : "Par ce sang si pur avant l'outrage du fils des rois, je jure, et je vous prends à témoin, ô dieux ! de poursuivre, par le fer et par le feu, Tarquin le Superbe, sa femme criminelle et toute sa race ; et de ne plus souffrir de rois à Rome, ni eux, ni aucun autre." Il passe ensuite le poignard à Collatin, puis à Lucrétius et à Valerius, qui restaient stupéfaits de ce prodige. Ils répétèrent tous le serment. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre I.

Le premier péril de la République ne vint pas des armées, mais d'une conspiration interne. C'est dans la maison de Valerius que le salut de la cité se joua, grâce à la découverte fortuite d'un esclave.

« Vindicius, s’étant caché dans la chambre où les conjurés s'étaient réunis, entendit tout leur complot et vit les lettres qu’ils écrivaient à Tarquin. [...] Il n'osa point s'adresser aux consuls, de peur de Collatin qui était parent des Tarquins ; il alla donc trouver Valerius, dont la bonté et la facilité d'accès lui étaient connues. Valerius le reçut secrètement, entendit son rapport et, ayant reconnu la grandeur du danger, il courut aussitôt à la maison des Aquilii, s'empara des lettres et arrêta les traîtres. » — Plutarque, Vie de Publicola.

Après la mort de Brutus, Valerius resta seul consul. Sa décision de bâtir sa maison sur les hauteurs de la Velia fut perçue comme un signe d'orgueil royal. La réponse de Valerius reste l'un des plus grands exemples de communication politique de l'Antiquité.

« Les citoyens se plaignaient hautement : "Le consul ne se contente pas de régner seul ; il s'élève au-dessus de nous. Brutus n'a-t-il chassé un roi que pour que Valerius en devienne un autre ?" Valerius, instruit de ces bruits, ne se mit point en colère. Au point du jour, il fit venir des ouvriers et, en présence de tout le peuple, il fit démolir sa demeure. Puis, convoquant l'assemblée, il fit paraître les licteurs avec les faisceaux abaissés en signe de respect pour la multitude. "Romains, dit-il, ma demeure ne sera plus un objet de crainte pour vous. Elle descendra de la Velia pour se placer dans la plaine, afin que vous puissiez, du haut de vos propres maisons, surveiller le citoyen que vous avez fait votre chef." » — Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, Livre V.

Durant sa période de consul unique, Publicola utilisa son pouvoir pour créer des garde-fous contre l'arbitraire. Denys d'Halicarnasse nous donne le détail de ces lois qui furent le socle de la justice romaine.

« Il porta d'abord une loi qui permettait d'en appeler au peuple des jugements de tout magistrat. Il en porta une seconde qui condamnait à mort quiconque prendrait une magistrature sans le consentement du peuple. Mais la plus terrible fut celle-ci : "Si quelqu'un tente de se faire roi, quiconque le tuera sera pur de tout crime, pourvu qu'il apporte les preuves de son projet." Par ces décrets, il voulut que chaque citoyen fût le gardien de la liberté commune. » — Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, Livre V.

Le roi étrusque Porsenna assiégea Rome pour rétablir Tarquin. C'est dans ce contexte de famine et de fer que Publicola montra sa probité. Plutarque relate l'épisode des otages, où le consul sacrifia son propre sang à la parole donnée.

« Les Romains avaient donné pour otages dix fils et dix filles des meilleures familles, parmi lesquelles était Valeria, fille de Publicola. Elle s'échappa avec ses compagnes, traversa le Tibre à la nage au milieu des flèches ennemies et rentra dans Rome. Publicola, loin de l'applaudir, craignit que le roi ne crût à une trahison de sa part. Il la renvoya lui-même à Porsenna avec les autres filles. Porsenna, admirant la fidélité de cet homme qui préférait sa parole à sa propre famille, déclara qu'il ne ferait plus de guerre à un peuple capable d'une telle vertu. » — Plutarque, Vie de Publicola.

Publicola s'éteignit après son quatrième consulat. Sa fin fut le dernier témoignage de son intégrité absolue. Tite-Live clôt son récit sur une note d'une rare émotion.

« Publius Valerius, cet homme dont l'autorité et la sagesse avaient sauvé la République, mourut dans une telle pauvreté que les fonds de sa maison ne suffirent pas à payer ses funérailles. Le peuple romain se cotisa pour lui faire des obsèques aux frais de l'État. Chaque citoyen apporta un quadrans pour honorer celui qui s'était appauvri au service de tous. Les matrones portèrent son deuil pendant un an, comme elles l'avaient fait pour Brutus, pleurant en lui le père de la patrie. » — Tite-Live, Histoire Romaine, Livre II.

Le récit des auteurs antiques nous montre que Publicola fut bien plus qu'un chef de guerre. Il fut celui qui comprit que la survie d'un système ne dépend pas de la force des armes, mais de la confiance des citoyens dans la loi. En abaissant ses faisceaux, il n'a pas affaibli sa fonction ; il a rendu le pouvoir consulaire légitime aux yeux de ceux qui, la veille, étaient des sujets et qui, par sa volonté, devinrent des citoyens. Son héritage majeur reste la Provocatio (le droit d'appel). En retirant la hache du faisceau à l'intérieur de la ville, il a signifié que le dernier mot appartient toujours au peuple et non au magistrat. C'est le moment où Rome a cessé d'être la possession d'un homme pour devenir la chose publique.