
Serie Republique Romaine
Romulus
L'histoire de Rome prend racine dans une trahison politique au sein de la cité d'Albe-la-Longue, où l'usurpateur Amulius tente d'étouffer la descendance de son frère Numitor. La naissance des jumeaux est d'emblée placée sous le signe d'une intervention divine brutale et contestée.
« La Vestale ayant été violée, elle mit au monde deux jumeaux. Elle déclara que Mars était le père de ses enfants, soit qu'elle le crût réellement, soit qu'elle trouvât plus honorable de mettre un dieu à la place d'un homme pour couvrir sa faute. » — Tite-Live
Face à cette menace pour son trône, Amulius condamne les nourrissons à une mort certaine, comptant sur la fureur d'un fleuve en crue pour effacer son crime.
« Amulius, craignant que cette progéniture ne fût un jour le châtiment de ses crimes, ordonna de jeter les deux enfants dans le fleuve. Or, le Tibre était alors débordé, et les eaux stagnantes empêchaient d'approcher jusqu'au courant même du fleuve. » — Plutarque
Le panier des jumeaux s'échoue miraculeusement au pied du mont Palatin. C'est ici que la nature sauvage prend le relais de la cruauté humaine, forgeant le caractère féroce du futur fondateur.
« Une louve altérée, descendue des montagnes voisines, se dirigea vers les cris des enfants. Elle leur présenta ses mamelles avec tant de douceur que le berger du roi, nommé Faustulus, la trouva les léchant avec sa langue. » — Tite-Live
Cependant, l'histoire conserve une trace plus terre-à-terre de ce sauvetage, suggérant que la "Louve" n'était peut-être qu'une figure de langage désignant une femme à la réputation sulfureuse.
« D'autres disent que le nom de la nourrice donna occasion à cette fable par l'ambiguïté du mot. Les Latins appelaient Lupae non seulement les louves, mais aussi les femmes de mauvaise vie. Or, la femme de Faustulus, nommée Acca Larentia, passait pour s'être livrée à la débauche. » — Plutarque
Élevés dans la rudesse des bergers, les jumeaux se révèlent être des chefs de guerre avant même de connaître leur rang. Leurs escarmouches contre les brigands finissent par attirer l'attention de leur grand-père Numitor, qui reconnaît en eux la noblesse disparue de sa lignée.
« Numitor, en écoutant le jeune homme et en considérant sa fierté, fut frappé de sa ressemblance avec sa fille. Ses questions le mirent sur la voie, et son cœur ne fut pas loin de reconnaître son petit-fils. » — Tite-Live
Le rétablissement de la légitimité à Albe ne se fait pas par la diplomatie, mais par une attaque éclair menée par des troupes de bergers organisées comme une véritable armée.
« Romulus marcha contre Amulius avec ses gens divisés par centuries. On attaqua le palais, et Amulius fut tué. Numitor, après avoir mis le peuple en liberté, fut rétabli sur le trône de ses ancêtres. » — Plutarque
Refusant de rester dans l'ombre d'Albe, les frères retournent sur le lieu de leur enfance. Mais l'ambition d'un trône unique brise l'unité gémellaire, et les signes célestes deviennent des outils de discorde.
« Comme ils étaient jumeaux et que l'âge ne pouvait décider de la priorité, ils convinrent de s'en rapporter aux dieux. Rémus vit le premier six vautours ; Romulus en vit douze après lui. Les partisans de chacun les saluèrent rois : les uns se fondaient sur la priorité du temps, les autres sur le nombre des oiseaux. » — Tite-Live
La tension culmine lors du tracé de l'enceinte sacrée. Le saut moqueur de Rémus par-dessus le sillon protecteur est perçu comme une violation métaphysique de la future sécurité de l'État.
« Rémus, par mépris pour les travaux de son frère, franchit d'un bond le nouveau fossé. À l'instant, Romulus le frappa de mort en s'écriant : "Qu'ainsi périsse quiconque passera par-dessus mes remparts !" » — Plutarque
Maître d'une ville sans citoyens, Romulus doit transformer son campement en une cité viable. Il attire d'abord les rebuts de l'Italie pour gonfler ses effectifs, créant une Rome cosmopolite et belliqueuse.
« Il ouvrit un asile dans le lieu qui est aujourd'hui fermé de murs. Là s'enfuit de tous les pays voisins une foule de gens sans distinction, libres ou esclaves, avides de nouveautés. Ce fut la première force de cette grandeur naissante. » — Tite-Live
Pour pérenniser sa conquête, Romulus orchestre l'un des actes les plus cyniques et stratégiques de l'histoire ancienne : le rapt collectif des filles du peuple voisin lors d'une fête religieuse.
« Au moment où le roi se leva et plia son manteau, les Romains, l'épée à la main, se jetèrent sur les filles des Sabins et les enlevèrent. Ce fut le signal du combat. » — Plutarque
La guerre qui s'ensuit menace d'anéantir Rome. Mais les femmes enlevées, désormais mères et épouses des deux camps, choisissent de s'interposer physiquement pour forcer une union politique inédite.
« Les Sabines, surmontant leur timidité de femme, se jetèrent entre les combattants et les projectiles. Elles suppliaient leurs pères d'un côté, leurs maris de l'autre, de ne pas se souiller du sang d'un beau-père ou d'un gendre. » — Tite-Live
Cette intervention aboutit à la fusion des deux peuples sous un régime de double royauté, marquant le passage de la tribu à l'État organisé.
« On conclut la paix ; les deux peuples s'unirent pour n'en former qu'un seul. La royauté fut partagée entre Romulus et Tatius, et le siège de l'empire fut fixé à Rome. » — Plutarque
Romulus consacre le reste de son règne à structurer la société romaine, instaurant une hiérarchie qui survivra à la royauté elle-même et définira l'identité de la République.
« Il créa cent sénateurs, soit que ce nombre fût suffisant, soit qu'il n'y eût que cent chefs de famille capables d'être choisis. On les appela "Pères", et leurs descendants furent nommés "Patriciens". » — Tite-Live
Le roi s'entoure des symboles du pouvoir absolu, rappelant constamment à ses sujets que sa loi est celle du châtiment immédiat.
« Il marchait toujours précédé de douze lictures qui portaient des faisceaux de verges avec des haches, signifiant qu'il avait droit de vie et de mort sur les citoyens. » — Plutarque
La fin de Romulus est aussi mystérieuse que son début. Alors que son autorité devenait pesante pour la noblesse, il disparaît lors d'un phénomène atmosphérique terrifiant, laissant planer le doute sur un assassinat politique déguisé en miracle.
« Tandis qu'il tenait une assemblée au Champ de Mars, un orage s'éleva soudain avec un fracas de tonnerre si épouvantable qu'il enveloppa le roi d'un nuage épais. Depuis ce moment, Romulus ne reparut plus sur la terre. » — Tite-Live
Le soupçon d'un crime interne, perpétré par les sénateurs lassés de sa tyrannie, se propage dans les bas-quartiers de la cité.
« On soupçonna les sénateurs de l'avoir tué dans le temple de Vulcain, d'avoir coupé son corps en pièces et d'en avoir emporté chacun un morceau sous sa toge. Car l'inclination du roi pour le peuple et sa dureté envers les nobles les avaient poussés à ce crime. » — Plutarque
Enfin, pour apaiser les foules, une vision céleste vient valider le destin impérial de Rome, transformant le fondateur en une divinité protectrice.
« Romulus est descendu du ciel ce matin à l'aurore et m'est apparu. "Va, dit-il, annoncer aux Romains que les dieux veulent que ma Rome soit la capitale du monde." » — Tite-Live
Comme nous le fait remarquer saint Augustin, on retrouve dans la fondation de Rome une partie de l'ADN qui fera de cette cité la maîtresse de la Méditerranée « Ôtez la justice, et que sont les royaumes sinon de grandes bandes de brigands ? Et les bandes de brigands elles-mêmes, que sont-elles, sinon de petits royaumes ? C'est une réunion d'hommes où un chef commande, où un pacte social est conclu, où le butin est partagé selon des lois convenues. Si cette troupe de malfaiteurs s'accroît [...] au point d'occuper des villes et de subjuguer des peuples, elle prend alors le nom de royaume, titre que lui donne non pas l'extinction de la cupidité, mais l'impunité de la violence. »