Republique Romaine 

Publius Cornelius Scipio Africanus

Scipion n'est pas un "homme nouveau" comme Dentatus. Il appartient à l'une des familles les plus prestigieuses de Rome : les Cornelii. Son destin bascule à 18 ans, lors de la première rencontre entre les légions et Hannibal au fleuve Tessin.

Tite-Live nous raconte l'acte de bravoure fondateur qui allait forger sa légende :

« Le consul Publius Scipio (le père) était blessé et entouré par la cavalerie numide. Alors que tout semblait perdu, son fils, à peine sorti de l'enfance, éperonna son cheval et se jeta seul au milieu des ennemis. Par cette audace incroyable, il dégagea son père et le ramena au camp. Quand on voulut lui décerner la couronne civique, la plus haute distinction militaire, il la refusa avec une fierté déjà toute romaine, disant que l'action portait en elle-même sa propre récompense. » — Tite-Live, Ab Urbe Condita, Livre XXI.

Après la mort de son père et de son oncle en Espagne, tués par les Carthaginois, le Sénat est désespéré. Personne ne veut reprendre le commandement dans cette province maudite. Scipion, âgé de seulement 24 ans, se présente et obtient le commandement par acclamation populaire.

Son premier coup de génie est la prise de Nova Carthago (Carthagène), le cœur logistique de Carthage en Espagne. Il utilise la nature elle-même comme alliée.

Polybe, qui fut l'ami intime de la famille des Scipion, détaille cette manœuvre audacieuse :

« Scipion avait appris par des pêcheurs que la lagune qui protégeait la ville devenait guéable à marée basse, sous l'effet d'un vent du nord. Tandis que le gros de ses troupes attaquait les murailles de front pour fixer l'ennemi, il envoya cinq cents hommes traverser les eaux avec des échelles.

Les Carthaginois, voyant les Romains surgir du côté de la mer qu'ils croyaient inviolable, furent saisis d'une terreur superstitieuse. Scipion leur fit croire que Neptune lui-même lui avait ouvert le chemin. En une seule journée, il s'empara de la ville, de ses trésors, et de ses arsenaux, brisant d'un coup la domination punique en Espagne. » — Polybe, Histoires, Livre X.

Scipion a compris que la force seule ne suffit pas à tenir un empire. Après la prise de Carthagène, on lui amena une jeune prisonnière d'une beauté exceptionnelle, fiancée à un prince celte nommé Allucius. Au lieu de la prendre comme esclave ou maîtresse, comme le droit de la guerre l'y autorisait, il fit preuve d'une vertu qui frappa toute l'Espagne.

Tite-Live rapporte ce dialogue qui fit basculer les alliances locales :

« Scipion fit appeler le fiancé de la jeune femme. "Je vous rends votre promise," lui dit-il, "aussi pure que si elle était restée chez ses parents. Je ne vous demande en échange qu'une seule chose : soyez l'ami du peuple romain." Lorsque les parents de la jeune fille voulurent lui offrir une immense somme d'or pour sa rançon, Scipion ordonna que cet or soit ajouté à la dot de la mariée.

Allucius, touché par une telle noblesse, retourna chez les siens et proclama qu'un dieu était descendu d'Italie, conquérant tout par les armes, mais plus encore par sa bonté et sa générosité. Bientôt, la majeure partie de l'Espagne se rangea derrière Scipion. » — Tite-Live, Livre XXVI.

Scipion ne se contente pas de gagner, il innove. Il comprend que la vieille légion rigide ne peut pas battre la mobilité des troupes d'Hannibal. En Espagne, il entraîne ses troupes à des manœuvres complexes, créant des unités capables d'agir de manière indépendante (les cohortes).

« Il changea l'armement, adoptant le gladius hispaniensis (le glaive espagnol), une arme courte et redoutable pour l'estoc. Mais surtout, il apprit à ses hommes à ne pas seulement charger en ligne droite, mais à déborder l'ennemi par les ailes, une tactique qu'Hannibal avait utilisée contre les Romains à Cannes. Scipion retournait le génie de son ennemi contre lui-même. » — Polybe, Livre X.

De retour d'Espagne, Scipion est élu consul à l'unanimité. Mais il se heurte au vieux Fabius Maximus (le Temporisateur), qui juge fou d'attaquer Carthage alors qu'Hannibal occupe toujours le sud de l'Italie. Scipion, avec une vision stratégique moderne, comprend que pour faire partir le loup, il faut menacer sa tanière.

Tite-Live rapporte ce débat houleux où la jeunesse de Scipion défie la prudence des anciens :

« Scipion s'adressa aux sénateurs avec une assurance qui frisait l'insolence : "Pourquoi attendre qu'Hannibal s'épuise en Italie ? Portons la terreur chez lui. Faisons couler le sang de Carthage sur le sol d'Afrique. Je vous promets que si vous me donnez les légions, je forcerai Hannibal à quitter les portes de Rome pour aller défendre ses propres murs." Fabius l'accusa de chercher la gloire personnelle au risque de l'État, mais le peuple, fasciné par Scipion, imposa sa volonté. On ne lui donna que les "légions maudites" de Cannes (les survivants exilés en Sicile), mais Scipion en fit une machine de guerre invincible par un entraînement fanatique. » — Tite-Live, Livre XXVIII.

Débarqué en Afrique, Scipion fait face aux armées réunies d'Hasdrubal et du roi numide Syphax. Face à une supériorité numérique écrasante, il utilise une tactique d'une cruauté inhabituelle pour lui.

Polybe décrit cette nuit d'horreur qui brisa les forces carthaginoises :

« Scipion envoya des espions déguisés en esclaves pour étudier la structure des camps ennemis, faits de roseaux et de nattes. Au milieu de la nuit, il fit mettre le feu aux deux camps simultanément. Les flammes se propagèrent avec une telle rapidité que les soldats carthaginois et numides, croyant à un accident, sortirent sans armes pour éteindre l'incendie. C'est alors que les Romains, postés aux issues, les massacrèrent sans pitié. Plus de quarante mille hommes périrent dans les flammes ou sous le fer. Hannibal fut rappelé d'Italie en urgence : le duel final était prêt. » — Polybe, Histoires, Livre XIV.

Avant la bataille de Zama, les deux plus grands généraux de l'histoire demandèrent à se parler seuls. C'est l'un des moments les plus dramatiques de l'Antiquité : deux hommes qui se respectent et qui savent que l'un des deux va détruire l'autre dans l'heure qui suit.

Tite-Live retrace ce dialogue entre le vieux lion carthaginois et le jeune aigle romain :

« Hannibal prit la parole le premier : "Il eût été préférable que les dieux nous eussent donné à vous l'Italie et à nous l'Afrique. Mais aujourd'hui, je te demande la paix, Scipion. Ne te fie pas à ta jeunesse et à ta fortune ; j'ai été ce que tu es, et regarde ce que je suis devenu." Scipion répondit avec une froideur magnifique : "Ce n'est pas nous qui avons commencé cette guerre, Hannibal. Vous avez violé les traités. La paix ne se demande pas, elle se mérite. Préparez-vous au combat, car l'un de nous deux doit tomber pour que l'autre vive." » — Tite-Live, Livre XXX.

À Zama, Hannibal utilise sa botte secrète : 80 éléphants. Mais Scipion a prévu le coup. Au lieu de ranger ses légions en damier serré, il crée des couloirs vides entre ses colonnes.

Polybe détaille le génie tactique de Scipion qui rendit les éléphants inutiles :

« Lorsque les éléphants chargèrent, les sonneurs de trompettes romains firent un tel vacarme que les bêtes s'affolèrent. Celles qui chargèrent s'engouffrèrent dans les couloirs laissés libres par Scipion, où les vélites les criblèrent de javelots sans danger. La cavalerie numide de Massinissa (allié de Scipion) mit en déroute celle d'Hannibal. Au centre, le choc des infanteries fut titanesque. Mais les vétérans d'Hannibal, fatigués, finirent par plier sous la poussée des légions fraîches de Scipion. Pour la première fois de sa vie, Hannibal fut battu en bataille rangée. Carthage était vaincue. » — Polybe, Livre XV.

Scipion revient à Rome en triomphe. Il reçoit le surnom d'Africanus. Mais son immense prestige agace. Caton l'Ancien, jaloux de sa gloire et de son amour pour la culture grecque, lance des procès contre lui et son frère, les accusant de détournement de fonds.

Écoeuré par l'ingratitude de la cité qu'il a sauvée, Scipion se retire dans sa villa de Literne.

Sénèque nous décrit la fin solitaire du héros :

« Scipion ne voulut pas mourir à Rome. Il s'éteignit dans son exil volontaire, ordonnant que l'on grave sur son tombeau ces mots terribles : "Ingrata patria, ne ossa quidem mea habes" (Patrie ingrate, tu n'auras même pas mes os). Il mourut en 183 av. J.-C., la même année que son grand rival Hannibal. Le destin n'avait pas voulu que l'un survive longtemps à l'autre. » — Sénèque, Lettres à Lucilius.