Dossier : porte avions

Partie VI : l’opportunité d’une permanence aéronavale retrouvée

En mai 2020, la ministre des Armées confirme la construction d’un porte-avions de nouvelle génération à Saint-Nazaire, ce chantier est le seul qui dispose d’infrastructures à la construction d’un bâtiment de ce tonnage. Le 8 décembre 2020, le président Emmanuel Macron officialise le lancement du programme de porte-avions de nouvelle génération ainsi que le choix de doter le successeur du Charles de Gaulle d’une propulsion nucléaire. Le PANG mesurera 305 m de long et déplacera 75 000 t contre 42 500 t pour le Charles de Gaulle. Il mettra en œuvre des catapultes électromagnétiques EMALS américaines, plus longues de 15 m que celles à vapeur employées sur le Charles de Gaulle, qui font 75 m. Il disposera de deux réacteurs K22 produits par société TechnicAtome, de 220 mégawatts chacun, qui équiperont aussi les SNLE 3G. Il pourra embarquer plus de 40 aéronefs, dans un premier temps du Rafale, puis du NGF[1]. Il atteindra une vitesse maximale de 30 nœuds, il disposera d’aster 30 et de RAPIDEFIRE 40 mm pour l’autodéfense.

 Le nom d’un porte-avion est un détail qui revêt toute son importance, il est bien plus qu’un simple identifiant, comme en témoignent les noms indiens ou chinois. Il est le reflet de l’histoire, de la culture d’une nation et doit être le prolongement de sa stratégie navale. Il est également un moyen de rendre hommage à des personnalités ou des événements marquants de l’histoire. Le choix d’un nom pour le futur porte-avion français est un enjeu à ne pas négliger[2]. Pour l’heure, un seul bâtiment est prévu. Allons-nous tirer les leçons d’avoir eu un seul porte-avion pendant 40 ans ou sommes-nous repartis pour 40 ans supplémentaires avec une permanence aéronavale bancale ? Nos compétiteurs n’en sont plus à ce genre de débats stériles, dans un contexte géopolitique où la question ne se pose plus. Nous avons les cartes en main pour donner à la France une véritable stratégie maritime cohérente à la hauteur de ses intérêts, en perspective avec le basculement géopolitique en cours. Nous avons le second domaine maritime mondial, qui offre une multitude de possibilités. Nous n’avons plus à « être entre deux chaises », divisés entre notre puissance continentale et nos outre-mer. Comme le dit Paul Kennedy, nous n’avons jamais pu bénéficier d’une concertation stratégique. C’est ce qui fit dire d’ailleurs à Jenkins que « La France n’a pas eu beaucoup de raisons d’avoir honte de sa marine de guerre. La marine française à juste titre, peut avoir quelque raison d’avoir honte de la France. »[3] La conjoncture actuelle nous permet cette concentration, mais il nous faut adapter nos moyens à notre stratégie maritime pour garantir nos intérêts nationaux et l’ambition stratégique de la France.  Elle a vocation d’être une nation d’équilibre, la permanence aéronavale parait être l’outil le plus adapte à cette fin, permettant des grands desseins, tête de pont de l’indépendance stratégique.

coins du monde. Or la puissance est devenue plus diffuse, et les problèmes[4] ». 20  ans plus tard, la Chine « s’est réveillée »[5] pour reprendre l’expression de Peyrefitte qui l’avait reprise de Napoléon. Les États-Unis (du moins une partie) de Trump l’ont compris et mettent en place une stratégie, dont le volet maritime est logiquement prépondérant puisque l’hégémonie Américaine dépend en grande partie de sa suprématie navale. Cela se traduit par une présence accrue dans le Pacifique avec bientôt 70 % de la Navy déployé pour cette zone[6]. La Chine qui avec son plan « China 2049 » vise à détrôner les Etats-Unis qui sont pris au piège de Thucydide.

Nous évoquions la multipolarité retrouvée du monde, dont les BRICs sont un exemple, on présente trop souvent cette entite comme un bloc monolithique en opposition au bloc occidental. La réalité est moins manichéenne. Rappelons que les BRICs sont avant tout une organisation économique et non militaire et qu’en son sein les intérêts des pays membres divergent sur bien des sujets. Cependant, ils sont d’accord sur un point : détrôner le dollar dans les échanges internationaux et contourner la mainmise des États-Unis sur le commerce mondial. Dans ce contexte L’Europe, quant à elle, est en proie a un vent de nationalisme, avec des peuples redécouvrant leurs racines, dont certains remettent en question le systèmes Européens actuel. Malgré cette crise, on assiste à une prise de conscience progressive et peut être à un éventuel sursaut du vieux continent. Dans le domaine de la défense, cela se traduit par des budgets en hausse avec des objectifs ambitieux. En 2026, l’Allemagne aura quasiment le double du budget français soit 153 milliards avec un format à 1000 chars en 2040 ! La Pologne n’est pas en reste et consacre presque 5 % de son PIB dans la défense, soit 45 milliards et ambitionne un format à 1600 chars en 2035. Mais laissons de côté les puissances terrestres pour revenir dans le domaine naval avec l’Italie, qui en 2025 a atteint son objectif de 2 % du PIB avec 35 milliards de budget et qui est une puissance (re)montante en méditerranée. Dans le domaine naval cela se traduit par un format qui fait de sa marine, sur le papier, la plus importante force de surface européenne et méditerranéenne (16 frégates de premier rangs, 3 porte-hélicoptères, 2 porte-aéronefs), même si la Turquie compte bien rivaliser et entretient, elle aussi une politique de construction navale soutenue avec son projet phare : le porte-drone. Le projet MUGEM, avec ses 285 m et ses 60 000tonnes, sera le plus gros navire de guerre de la méditerranée. Face à la Turquie, la Grèce, grand allié de la France, doit contenir comme elle peut le renouveau de sa rivale post-ottomane. En océan Indien l’Inde entend bien avoir la suprématie navale. La France y figure comme un partenaire fiable et efficace, comme l’a montré l’exercice VARUNA 25.

Nous venons de balayer l’échiquier actuel dans lequel « les mers sont plus que jamais l’espace où se joue l’hégémonie mondiale »[7] ou celui qui domine les lignes de communications domine la mer. Dans ce contexte, « disposer d’une force aéronavale est essentiel, car elle procure une allonge et une capacité de projection rapide qui tranche avec la lenteur relative des opérations en mer ».[8] Beaucoup de compétiteurs l’ont compris. Les nations traditionnelles, France, Angleterre, États-Unis se font rejoindre par des compétiteurs aux ambitions décomplexées, la Chine en tête : elle entend disposer de 6 porte-avions dont 3 nucléaires à l’horizon 2036. L’Inde vient de mettre en service le Vikrant et entend en construire un troisième. Le Japon pour la première fois depuis le second conflit mondial renoue avec sa capacité aéronavale avec la transformation des deux bâtiments de classe Izumo reclassifie en CVM (Cruiser Voler Multipurpose). L’Italie qui possédait déjà le Compte Di Cavour vient de mettre en service le Trieste qui possède la capacité d’accueillir des F35B. L’Italie tout comme la Turquie sont aux portes de disposer d’une permanence aéronavale. Enfin, la Royal Navy qui n’est plus l’ombre d’elle-même, possède certes 2 CV (Carrier Vessel) Queen Elizabeth mais à force de problème de personnel, industriel et budgétaire, n’a plus de capacité aéronavale crédible et illustre la notion de continuité et de cohérence dans un savoir-faire stratégique. La France quand a elle possède toutes les cartes en main pour ajuster sa stratégie maritime aux enjeux actuels, avec des moyens en proportion, qui fait du porte-avion le choix qui s’impose. Avec  une permanence aéronavale à deux porte-avions. Au sein de cette stratégie maritime, une permanence aéronavale trouvera naturellement sa place  sur les mers sillonnées depuis des siècles par les marins français qui ont servi avec courage, honneur et abnégation et doivent rester des exemples pour les générations futures[9].

 

[1] Dans un sondage réalisé en 2023 par mer et marine (groupe télégramme) le nom de Richelieu arrive en tête devant           Napoléon. Le Charles de Gaulle devait d’ailleurs initialement s’appeler Richelieu.

[2] E.H Jenkins Histoires de la marine Francaise Albin Michel 1973.

[3] Le chasseur de nouvelle génération (New Generation Fighter en anglais, NGF) est un avion de chasse de sixième génération en cours de développement chez Dassault Aviation et les filliales Espagnoles et Allemandes de Airbus Defence and Space, prévu pour remplacer la génération actuelle des Rafale de Dassault, les Eurofighter Typhoon de l’Allemagne et les F-18 Hornet de l’Espagne vers 2035-2040. Actuellement au point mort Français et Allemands n’étant pas d’accord sur la répartition du programme.

https://www.opex360.com/2025/07/07/scaf-dassault-aviation-voudrait-gerer-80-du-projet-davion-de-combat-de-nouvelle-generation/.

https://www.opex360.com/2025/06/26/dassault-aviation-est-tres-reticent-a-poursuivre-le-projet-scaf-si-la-question-de-la-gouvernance-nest-pas-tranchee/.

[4] Henry Kissinger, Diplomatie Fayard 1996.

[5] Alain Peyrefitte, Quand la Chine s’éveillera Fayard 1971.

[6] Durant l’exercice bimensuel de la PLAN JOINYSWORD 2024A autour de Taiwan en 2024 l’US navy fut incapable de réagir à temps par son manque de moyens et de renseignements, elle en a donc tiré les conclusions nécessaires.

[7] Maxence Brischoux, géopolitique des mers Presse universitaire de France 2023.

[8] Pierre Royer, géopolitique des puissances maritimes la découverte 2023.

[9] Hubert Granier (Amiral) Marins de France conquérants d’empire édition maritime et d’outre mer 1991.

« Pour vouloir une marine, il faut la vouloir beaucoup et longtemps. » Prince de Joinville 

En vous remerciant de votre lecture.