Republique Romaine

Manius Curius Dentatus

Manius Curius n'est pas né dans les palais de marbre du Palatin, mais dans la boue fertile du Latium. C'est un "homme nouveau" (homo novus), ce qui signifie qu'aucun de ses ancêtres n'avait exercé de magistrature. Son surnom, Dentatus, marque d'emblée sa différence : il serait né avec une dentition complète, signe de force vitale et de dureté pour les anciens.

L'historien Plutarque, à travers la figure de Caton l'Ancien qui le vénérait comme un dieu domestique, nous livre le portrait le plus célèbre de son mode de vie. C’est la description d'une Rome qui n'existe déjà plus au moment où Plutarque écrit :

« Caton se rendait souvent à la petite ferme voisine de la sienne, qui avait appartenu à Manius Curius, celui qui avait triomphé trois fois. En voyant l'étroitesse de ce domaine et la simplicité de la demeure, il ne pouvait s'empêcher de songer à la grandeur de cet homme qui, étant devenu le premier de Rome, ayant soumis les nations les plus belliqueuses et chassé Pyrrhus d'Italie, cultivait lui-même ce petit coin de terre et habitait une chaumière après trois triomphes. C'est là qu'il apprit que la véritable richesse ne réside pas dans l'avoir, mais dans le mépris du superflu. On dit que les Samnites, lui apportant une grande quantité d'or, le trouvèrent au coin de son feu, faisant cuire des navets ; il les renvoya en disant qu'un homme qui se contentait d'un tel dîner n'avait pas besoin d'or. » — Plutarque, Vie de Caton l'Ancien.

Avant d'être un général invincible, Dentatus fut un politicien redoutable. Il représentait la montée en puissance de la plèbe face à l'aristocratie patricienne. Son premier grand duel ne se fit pas contre les Samnites, mais contre le plus grand esprit de son temps : Appius Claudius Caecus (l'Aveugle).

Appius Claudius, en tant qu'interroi, tentait de manipuler les élections pour empêcher la nomination d'un consul plébéien. Dentatus ne recula pas. Aurelius Victor nous rapporte ce moment de tension extrême où la loi romaine faillit basculer :

« Tandis qu'Appius Claudius agissait contre les lois en refusant de recevoir les votes pour un consul plébéien, Manius Curius força le Sénat à ratifier les élections avant même qu'elles n'aient eu lieu. Il s'écria devant l'assemblée que la liberté n'était qu'un vain mot si les pères (les patriciens) s'arrogeaient le droit de choisir qui le peuple avait le droit d'élire. Par cette audace, il brisa l'orgueil de la vieille noblesse et ouvrit la voie à une nouvelle génération de chefs de guerre issus du peuple. Ce fut son premier triomphe, celui de la justice sur le sang. » — Aurelius Victor, Des hommes illustres de la ville de Rome.

L'épisode des navets n'est pas qu'une fable, c'est le socle de la morale républicaine. Valère Maxime nous offre la version la plus détaillée du dialogue entre Dentatus et les envoyés samnites. C'est un passage essentiel pour comprendre pourquoi Dentatus était plus dangereux pour ses ennemis dans sa cuisine que sur un champ de bataille :

« Les envoyés des Samnites le trouvèrent assis près de son foyer, occupé à faire cuire des navets dans la cendre. Lorsqu'ils lui offrirent une grande quantité d'or pour le corrompre et obtenir une paix facile, il ne détourna même pas les yeux de son humble repas. Il leur répondit avec un sourire de mépris :

"Rapportez ces richesses à ceux qui en ont besoin. Dites aux Samnites que Manius Curius aime mieux commander à ceux qui possèdent de l'or que d'en posséder lui-même. Apprenez-leur qu'on ne me vainc pas par le fer, et qu'on ne me séduit pas par l'argent."

Les ambassadeurs s'en retournèrent stupéfaits, comprenant qu'ils n'avaient pas affaire à un homme, mais à un monument de vertu que nulle armée ne pourrait ébranler. » — Valère Maxime, Faits et dits mémorables, Livre IV.

Quand il accéda enfin au consulat en 290 av. J.-C., Dentatus ne perdit pas de temps. Il fut chargé d'achever une guerre qui durait depuis cinquante ans. En une seule campagne d'une brutalité et d'une efficacité inouïes, il réduisit les Samnites à la reddition totale et soumit les Sabins révoltés.

L'ampleur de son succès fut telle qu'il dut se justifier devant le Sénat pour avoir conquis "trop" de territoires. Sa réponse, citée par les chroniqueurs, montre son pragmatisme :

« "J'ai conquis tant de terres qu'elles seraient devenues un désert si je n'avais pas pris tant de captifs ; et j'ai pris tant de captifs qu'ils mourraient de faim si je n'avais pas conquis tant de terres." »

C'est à cette occasion qu'il instaura la célèbre Loi des sept jugères, refusant pour lui-même une récompense plus grande que celle de ses soldats :

« "Tout citoyen qui ne se contente pas de sept jugères de terre (environ 1,7 hectare) est un citoyen dangereux pour la République." Il prit pour lui-même la même part que le plus humble de ses vétérans, affirmant que l'égalité était le seul ciment capable de tenir les murs de Rome. » — Pline l'Ancien, Histoire Naturelle, Livre XVIII.

En 275 av. J.-C., Manius Curius Dentatus est rappelé au consulat pour faire face à la menace la plus technologique de son temps : Pyrrhus, roi d'Épire, un cousin d'Alexandre le Grand. Pyrrhus n'est pas un montagnard samnite ; il dispose d'une infanterie professionnelle et, surtout, d'éléphants de guerre, des créatures que les Romains n'avaient jamais vues et qu'ils baptisèrent avec effroi les "Bœufs de Lucanie".

L'historien Florus décrit l'atmosphère de cette rencontre entre deux mondes :

« Rien n'était plus terrible que ces bêtes portant des tours sur leur dos, qui semblaient des montagnes mouvantes. Pyrrhus croyait que la vue seule de ces monstres suffirait à dissiper les légions. Mais il trouva en Manius Curius un homme que ni la force des hommes, ni l'aspect des monstres ne pouvaient faire reculer. Dentatus comprit que l'immensité de l'ennemi était aussi sa faiblesse. » — Florus, Abrégé d'Histoire Romaine, Livre I.

La bataille décisive se déroule près de Beneventum. Pyrrhus, cherchant à surprendre les Romains, tente une marche nocturne à travers les forêts. Mais ses troupes s'égarent, et au matin, Dentatus saisit l'occasion.Eutrope détaille le génie tactique de Dentatus face aux éléphants :

« Le combat fut acharné. Pyrrhus lança ses éléphants pour enfoncer le centre romain. Alors, Manius Curius ordonna à ses vélites (infanterie légère) d'utiliser une arme nouvelle : des javelots garnis de mèches de poix et de lin enflammées. Ces traits de feu se plantèrent dans les oreilles et les trompes des bêtes.

Un jeune éléphant, affolé par la brûlure, se mit à barrir et fit demi-tour pour chercher sa mère qui se trouvait dans la colonne grecque. La mère, furieuse, brisa les rangs des phalangistes pour rejoindre son petit. Ce fut un chaos indescriptible : les éléphants écrasèrent leurs propres maîtres. Curius profita de ce désordre pour charger avec ses légions, transformant la panique en carnage. Pyrrhus, battu, comprit que l'Italie ne serait jamais sa proie et s'enfuit vers la Grèce. » — Eutrope, Abrégé d'histoire romaine, Livre II.

Le triomphe qui suivit fut le plus spectaculaire que Rome ait connu jusque-là. Pour la première fois, la ville ne célébrait pas une victoire sur des voisins italiens, mais sur un roi héritier d'Alexandre.

Florus nous décrit ce spectacle qui laissa le peuple pétrifié d'admiration :

« On vit passer derrière le char de Manius Curius des richesses dont Rome n'avait même pas idée : des vases de Corinthe, des tapisseries de pourpre, des statues d'un art exquis. Mais ce qui captiva tous les regards, ce furent les quatre éléphants capturés, qui marchaient avec leurs tours et leurs harnais de soie, têtes baissées devant le vainqueur.

C'était le symbole de la soumission de l'Orient à la vertu de Rome. Le butin fut si grand que le Sénat ordonna que l'on commence immédiatement de grands travaux publics, car Rome était devenue trop riche pour rester une simple cité de bois. » — Florus, Livre I.

Dentatus ne fut pas qu'un guerrier ; il utilisa son butin pour transformer la vie des citoyens. Il fut l'un des premiers à comprendre que la puissance d'une cité se mesure à ses infrastructures.

  1. L'Anio Vetus : Il lança la construction du deuxième grand aqueduc de Rome, utilisant l'argent de Pyrrhus pour apporter l'eau potable des montagnes jusqu'au cœur de la ville.

  2. La Cava Curiana (Cascades de Marmore) : En 271 av. J.-C., il fit réaliser un exploit d'ingénierie titanesque. Pour assainir la plaine de Rieti dont les eaux stagnantes causaient des maladies aux Sabins, il fit creuser un canal dans la roche pour détourner le fleuve Velino.

Cicéron en parle avec respect dans ses lettres :

« Manius Curius, en faisant tomber les eaux du Velino dans la Nera, a non seulement assaini une province, mais il a créé l'un des spectacles les plus grandioses de la nature. Cet homme qui n'avait point d'or dans sa maison a laissé des monuments qui défient les siècles. » — Cicéron, Lettres à Atticus.

Manius Curius Dentatus mourut en 270 av. J.-C., peu après son mandat de censeur. Jusqu'au bout, il resta fidèle à son principe de simplicité radicale. Sa mort provoqua un choc à Rome : on découvrit qu'après avoir triomphé trois fois et géré des trésors colossaux, il n'avait laissé aucun héritage financier.

Valère Maxime rapporte ce détail qui achève de dessiner la statue de l'homme :

« Sa pauvreté était si honorable que, lorsqu'il mourut, ses biens ne suffirent pas à constituer la dot de sa fille. Le Sénat, d'une voix unanime, décréta que la République elle-même paierait cette dot sur le trésor public, car il était juste que la patrie fût le père de la fille de celui qui avait été le père de la patrie. Il mourut dans sa métairie, les mains encore calleuses, laissant derrière lui une Rome devenue reine de l'Italie. » — Valère Maxime, Faits et dits mémorables, Livre IV.

Manius Curius Dentatus est le dernier des héros de la Rome "pure". Après lui, avec les guerres puniques, Rome découvrira le luxe, l'esclavage de masse et la corruption. Il reste le modèle indépassable pour tous ceux qui, plus tard, voudront ramener Rome à ses valeurs paysannes. Il a battu les phalanges et les éléphants avec des javelots enflammés et une volonté de fer. Il a donné à Rome son eau (l'aqueduc) et son territoire (l'assainissement de la Sabine). Mais surtout, il a laissé cette phrase qui résonne encore : "Je préfère commander à ceux qui possèdent de l'or plutôt que d'en posséder moi-même.""Malo enim iis qui habent aurum imperare, quam ipse aurum habere."